Alors que le nombre de surdoses au fentanyl – opioïde 40 fois plus puissant que l’héroïne – semble demeurer stable ou même diminuer à Montréal cette année, un expert de la police croit que le Québec pourrait éviter une crise comme c’est le cas depuis quelques années dans l’ouest du pays, ainsi qu’aux États-Unis.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

« Selon moi, on n’aura pas nécessairement une augmentation de la consommation ou une crise du fentanyl au Québec », affirme le sergent Jacques Théberge, spécialiste des drogues de synthèse de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). « On regarde les données de la Santé publique, qui mesure les intoxications, les morts et les appels aux centres antipoison. Ils voient que c’est stable au Québec et qu’il y a même des diminutions dans certains cas. On pourrait y échapper. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Le sergent Jacques Théberge de la GRC prévient que la dose mortelle de fentanyl est d’à peine deux milligrammes.

Selon des statistiques fournies par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) à la demande de La Presse, une seule personne a succombé à une surdose de fentanyl entre le 1er janvier et le 31 juillet de cette année à Montréal. De plus, on enregistre seulement trois cas confirmés de surdose au fentanyl – personnes mortes et blessées – durant les sept premiers mois de l’année. 

En 2017 et 2018, sur 12 mois, la police avait enregistré respectivement six et sept morts causées par le fentanyl.

Depuis 2017, année où les morts causées par le fentanyl ont commencé à être médiatisées à la suite, entre autres, de la découverte des corps de deux frères sous le pont Jacques-Cartier, le nombre de personnes intoxiquées au fentanyl ou au carfentanil – opioïde 100 fois plus puissant que le fentanyl – a tranquillement diminué, passant de 44 en 2017 à 22 en 2018 et à 3 depuis le début de l’année 2019.

De son côté, Urgences-santé enregistre 84 cas de surdoses aux opioïdes – sans pouvoir préciser combien au fentanyl – au cours des sept premiers mois de cette année, contre 90 pour la même période l’an dernier.

« Pour cette année, par rapport à l’an passé, on pense que ça va être sensiblement pareil », affirme Stéphane Smith, porte-parole de la société parapublique, parlant en son nom propre, et non en celui de son employeur. M. Smith s’est dit « très surpris » d’apprendre que la police de Montréal n’avait recensé qu’une seule mort jusqu’à maintenant. Personne au SPVM n’a été en mesure de commenter la situation. 

Les pompiers, employés de centres d’injections supervisées et travailleurs de rue pourraient également avoir été avisés de surdoses aux opioïdes qui n’apparaissent pas dans ces statistiques de 2019, mais la différence serait mineure, selon les intervenants interrogés. Notons également que les autorités attendent encore des résultats d’analyse des opioïdes à l’origine des surdoses de cette année à Montréal.

Comme pour le crack

Sans commenter directement les statistiques du SPVM et d’Urgences-santé, le sergent Jacques Théberge a accepté d’expliquer à La Presse pourquoi, jusqu’à maintenant, le Québec était épargné par la crise du fentanyl, qui a fait des centaines de morts dans l’ouest du pays et aux États-Unis au cours des dernières années. 

« Je peux comparer ça un petit peu à ce qui s’est passé il y a cinq ou dix ans avec le crack et le crystal meth, dit l’expert de la GRC. Ce sont des drogues qui ont fait une apparition marquée dans l’ouest du pays, à Vancouver », se souvient Jacques Théberge.

Je travaillais là-bas, dans ce temps-là. Il y avait beaucoup de crack et de crystal meth dans la rue. Ça faisait des ravages. Lorsque je suis revenu au Québec, on appréhendait leur venue à Montréal, mais cela ne s’est jamais produit.

Jacques Théberge

Selon le sergent, plusieurs facteurs expliqueraient la résistance du Québec face au fentanyl. Notamment, le marché, qui est plus petit, la diligence des autorités, qui ont vu le coup venir depuis l’Ouest et qui se sont mobilisées pour lutter contre ce fléau, l’utilisation de la naloxone, un médicament servant à inverser les effets d’une surdose d’opiacé, les efforts de la police, qui en a fait une priorité, et les habitudes des consommateurs d’ici, qui ne sont pas les mêmes qu’ailleurs au pays. 

« Ici, au Québec, la méthamphétamine est présente sous forme de comprimés. C’est populaire et ce n’est pas cher. Alors que la méthamphétamine sous forme de cristal n’est pas populaire, car elle est fumée et ne provoque pas les mêmes effets. Ce parallèle, on peut le faire avec le fentanyl. À Montréal, on a une population qui consomme de l’héroïne et qui est dépendante aux opioïdes, mais ses premiers choix, c’est l’héroïne sous forme de poudre, l’hydromorphone (Dilaudid) et l’oxycodone. On dirait que les consommateurs ne sont pas attirés vers le fentanyl », explique le sergent Théberge.

« Ça tue la clientèle »

Même s’il dit ne pas être un expert des groupes criminels, M. Théberge croit que ces derniers ne sont pas enclins à vendre du fentanyl, car cet opioïde n’est pas réclamé par les consommateurs.

Et quel est l’avantage pour une organisation criminelle qui va mettre sur la rue un produit qui va tuer sa clientèle ?

Jacques Théberge

Jusqu’à maintenant, un seul laboratoire clandestin où l’on fabriquait du fentanyl a été démantelé au Québec, en 2015. C’était celui d’Éric Tremblay, surnommé le « roi du fentanyl », condamné à 13 ans de pénitencier en 2017.

En décembre 2017, les enquêteurs de l’Unité mixte d’enquête contre le crime organisé (UMECO) de la GRC ont arrêté, à l’issue d’une enquête baptisée Crocodile, trois individus qui importaient de Chine du fentanyl, le traitaient dans une maison de Châteauguay et l’expédiaient par la poste à des clients au Canada et aux États-Unis.

Selon M. Théberge, les autorités chinoises viennent d’adopter des lois qui pourraient avoir un impact sur l’exportation de fentanyl à partir de ce pays. Il n’exclut pas que les individus qui trafiquent du fentanyl au Québec se tournent vers le Mexique pour s’approvisionner. Si c’est le cas, la présence de fentanyl au Québec pourrait augmenter, mais le policier demeure optimiste.

« Est-ce qu’on est à l’abri ? Non. Mais si on continue à faire de la sensibilisation et de la prévention, à prioriser les enquêtes qui touchent les drogues puissantes comme le fentanyl et à mettre tout ça ensemble, je pense que l’on pourrait éviter une crise comme celle qu’il y a dans l’Ouest depuis plusieurs années. C’est une drogue dangereuse. Il ne faut rien tenir pour acquis. Il faut continuer », prévient le sergent Théberge.

Encore beaucoup d’inconnus

On parle beaucoup du fentanyl depuis deux ans, mais encore aujourd’hui, les autorités n’en connaissent pas toutes les propriétés. Selon le sergent Théberge, on peut, avec la molécule du fentanyl, produire jusqu’à 1400 dérivés ou analogues. Jusqu’à maintenant, seulement 200 de ces dérivés ont été étudiés par la médecine et la science. Cela ouvre la porte à l’arrivée de nouvelles drogues plus puissantes encore que le fentanyl. 

« Rien n’empêche les trafiquants ou les sociétés pharmaceutiques d’essayer de fabriquer de nouvelles drogues. Dans la rue, on trouve parfois de nouvelles substances qui sont saisies par la police et analysées par Santé Canada. On regarde la substance, on fait une première recherche sur Google, et il n’y a rien qui sort. Même dans le domaine scientifique », dit Jacques Théberge.

DE nouveaux venus inquiétants

Les policiers ont commencé à voir des substances aussi dangereuses, sinon plus que le fentanyl au Canada. Elles appartiennent notamment à une catégorie appelée U47700, ou encore U Bolt, dans le milieu. 

« Ce qui est dangereux avec des substances comme ça ou des dérivés du fentanyl, c’est qu’on ne connaît rien sur eux. Des organisations criminelles peuvent mettre la main sur ces substances et commencer à faible dosage. Et qui les teste ? Ce sont les consommateurs. Lorsque le monde scientifique ne connaît pas la substance, les organisations criminelles ne la connaissent pas non plus. Donc on met à risque nos consommateurs. »

« Il est trop tôt pour dire si ces dérivés-là vont connaître un certain succès au Québec. On en voit de plus en plus et c’est très dangereux, mais rien ne nous dit qu’ils sont vraiment en croissance. Pour l’instant, le fentanyl et le carfentanil demeurent les deux substances prioritaires qui attirent l’attention », décrit M. Théberge. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse

Les surdoses d’opioïdes à Montréal

2017 

215

Nombre de cas de surdoses aux opioïdes, qui ont fait 226 victimes. Parmi celles-ci, 7 personnes sont mortes en raison du fentanyl ou du carfentanil

2018 

147

Nombre de cas de surdoses aux opioïdes, qui ont fait 157 victimes. Parmi celles-ci, 7 personnes sont mortes en raison du fentanyl ou du carfentanil.

2019 (au 31 juillet) 

81

Nombre de cas de surdoses aux opioïdes, qui ont fait 84 victimes (au 25 juin). Une personne est morte en raison du fentanyl ou du carfentanil, mais des résultats d’analyses sont toujours attendus (au 31 juillet).

Source : SPVM