Brûlée avec un fer plat et battue à répétition, Tania* est restée deux ans sous le joug du Lavallois Kevin Fort Theagene. Envoûtée par l’amour, elle s’est même fait tatouer le nom de son bourreau, récemment reconnu coupable de proxénétisme d’une personne mineure.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Printemps 2015. Tania n’a que 17 ans quand elle prend contact avec Theagene sur Instagram pour travailler comme escorte. L’accusé crée alors un compte sur le site de petites annonces Backpage — fermé depuis par les autorités américaines — pour annoncer les services sexuels de Tania. Ses prix varient de 100 $ à 300 $.

Totalement amoureuse, elle forme un couple avec Kevin Fort Theagene. Mais le proxénète boit presque tous les jours et frappe parfois la jeune femme pendant leurs disputes. Une fois, il utilise un fer plat pour lui brûler le bras. Elle en garde une cicatrice bien visible. D’autres fois, il la frappe avec une bouteille de vin ou lui entaille légèrement la peau des jambes avec un couteau.

Tania travaille d’abord à Montréal comme escorte, puis à Calgary. Arrêtée en Alberta, elle continue de se prostituer à Toronto jusqu’à ses 18 ans. Même s’il n’est pas toujours avec elle, le proxénète voit souvent sa victime et continue de lui envoyer des clients. Theagene en mène large dans sa vie. Pendant ses règles, elle doit insérer une éponge en elle pour couper les saignements afin de pouvoir continuer à travailler. C’est l’accusé lui-même qui les lui procure.

Au début de leur relation, Tania ne remet que la moitié de ses revenus à l’accusé. Mais, jalouse, elle lui propose de lui en donner la totalité pour qu’il cesse de faire travailler une autre fille. 

Theagene lui fait alors croire que cet argent servira à acheter un condo avec elle. En deux ans, elle lui remettra près de 50 000 $.

Elle coupe les ponts avec l’accusé pendant cinq mois, mais finit par reprendre son travail d’escorte. Même en prison depuis son arrestation en septembre 2016, Theagene maintient son influence sur Tania. Elle se fait tatouer deux fois son nom, à sa demande, pour lui prouver son amour.

Pendant son incarcération, elle le visite et lui apporte de l’argent. Elle tente bien de cesser ses visites, mais il la manipule pour qu’elle continue. Grâce à 1000 $ donnés par Tania, Theagene se procure un cellulaire en prison, qu’il utilise pour annoncer les services sexuels de la jeune femme. Libéré en 2017, Theagene continue de faire travailler Tania à Toronto et à Montréal jusqu’à son arrestation.

Visée par deux mandats d’arrêt pour qu’elle témoigne, Tania a livré au procès un témoignage « confus et difficile à suivre » dans une « absence totale d’enthousiasme ». Néanmoins, la juge Karine Giguère a cru sa version, estimant que ces « imprécisions » n’avaient pas été faites pour tromper la cour. Notons qu’un autre juge a condamné Theagene à six mois de prison en mars dernier pour avoir tenté de dissuader Tania de témoigner. L’identité de Tania est protégée par la cour.

Peine à venir

La juge Giguère a reconnu coupable Kevin Fort Theagene, le 18 avril dernier, de proxénétisme (de personne mineure et majeure), d’avantage matériel provenant de la prestation de services sexuels, de publicité de services sexuels moyennant rétribution et de voies de fait armées. Elle l’a toutefois acquitté des deux chefs, plus graves, de traite de personnes. La preuve n’a pas démontré que l’homme de 27 ans avait utilisé la violence pour forcer Tania à se prostituer ou qu’un refus de sa part de fournir des services sexuels aurait pu la mettre en danger.

Les observations sur la peine auront lieu le 23 août. Me Martin Joly représente le ministère public, alors que Me Myriam Larose défend l’accusé. La défense compte faire appel de la décision, a indiqué à La Presse Me Larose.

*Prénom fictif