Expert dans l’art de brouiller les pistes, un Montréalais fiché comme prédateur sexuel a réussi à diriger une agence de mannequins pendant des années sans être inquiété. Des centaines de jeunes filles y ont défilé. Plusieurs auraient été agressées. L’histoire de Jean-Sébastien Béland constitue un appel à la vigilance pour les parents de jeunes qui rêvent d’une carrière de top-modèle.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Si le quadragénaire a réussi à attirer une aussi vaste clientèle année après année et à maintenir les fausses apparences d’un entrepreneur à succès alors que son agence n’offrait aucun débouché sérieux, c’est parce qu’il disposait d’une carte cachée, a pu confirmer La Presse : il avait remporté la loterie Gagnant à vie de Loto-Québec, grâce à un billet acheté au dépanneur, alors qu’il habitait en colocation dans Hochelaga-Maisonneuve il y a quelques années.

PHOTO FOURNIE PAR LE SPVM

Jean-Sébastien Béland

Ce coup de pouce financier inespéré lui permettait toujours de rebondir et de faire rêver les candidates impressionnables qui espéraient atteindre le sommet grâce à lui.

Son agence Diversity Models Management se définissait comme « la plus sexy des agences de casting de rue » à Montréal. Sous son ancien nom, B Models Management, elle disait être l’endroit où l’on découvrait « les nouveaux visages de la mode et du cinéma ».

Depuis des années, une partie de son attrait lui venait de ses bureaux chics rue Sainte-Catherine, qui surplombent la place des Festivals, avec une vue imprenable sur les spectacles en bas.

Isabelle Boulanger, qui avait répondu à une offre d’emploi pour un poste de coordinatrice à l’agence en 2014, se souvient d’avoir été impressionnée. « Je me disais : “Il a quand même de vraiment beaux bureaux, ça ne doit pas être un nobody.” Il disait qu’il avait eu une agence en région par le passé et qu’il était venu à Montréal démarrer une nouvelle agence », relate-t-elle en entrevue avec La Presse.

À titre de coordonnatrice, elle avait participé à plusieurs soirées de recrutement de mannequins, qui se déroulaient toutes de la même façon : quelques dizaines de personnes, garçons et filles, se présentaient, seuls ou accompagnés de leurs parents. Il en coûtait autour de 20 $ pour participer au casting, et autour d’une centaine de dollars pour acheter les photos prises à la séance.

Faire miroiter la lune

Jean-Sébastien Béland faisait miroiter la lune aux aspirantes mannequins. Mais ses démarches ne donnaient en fait que très peu de résultats. « Il ne faisait rien avec les photos des gens qui étaient venus, ça ne se passait pas pantoute. Il mettait ça sur son mur dans son bureau, c’est tout. Je ne suis pas restée là longtemps, je suis partie », raconte Isabelle Boulanger.

Une autre ancienne employée, dont nous avons accepté de taire le nom parce qu’elle réserve son témoignage pour les policiers, a déclaré que l’agence n’avait jamais de gros contrats payants. 

« Ce n’était pas une agence qui rapportait du profit, ce qu’elle gagnait par année ne permettait pas de payer un tel loyer dans d’aussi beaux bureaux et autant d’employés. C’était [évident] qu’il avait de l’argent de côté. » — Une ancienne employée de l’agence Diversity Models Management, à propos de Jean-Sébastien Béland

Les employés ignoraient que Béland pouvait s’appuyer sur son gain à la loterie. Malgré tout, il avait du mal à s’acquitter de ses obligations financières, et la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail a dû intervenir à de nombreuses reprises pour le forcer à verser la paye de ses employés, selon les archives du palais de justice de Montréal.

Des heures à écumer les réseaux sociaux

Selon nos informations, Béland passait de longues heures à écumer les réseaux sociaux, épiant les photos de filles, souvent mineures. Il les approchait parfois ensuite pour leur faire miroiter une carrière dans le milieu de la mode. Plusieurs internautes ont d’ailleurs publié des témoignages sur le web dans lesquels elles racontent avoir été sollicitées par son agence après avoir publié des photos d’elles sur Instagram ou Facebook.

La théorie des enquêteurs du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dans cette affaire, c’est que l’homme de 47 ans utilisait en fait sa fonction pour assouvir ses plus bas instincts. Les policiers de la Section de l’exploitation sexuelle l’avaient dans leur ligne de mire depuis un bon moment. Le 11 avril, ils lui ont mis la main au collet alors qu’il marchait dans la rue Wellington, tout près du penthouse à la vue spectaculaire qu’il habite dans Griffintown.

Béland a été accusé d’agression sexuelle et exploitation sexuelle sur quatre adolescentes de 15 à 17 ans. Les faits se seraient déroulés à Montréal, Laval et Victoriaville entre novembre 2014 et septembre 2017. Mais il pourrait y avoir plusieurs autres cas.

« Les enquêteurs ont des raisons de croire qu’il aurait pu faire d’autres victimes sur le territoire de la ville de Montréal ainsi que dans différentes régions du Québec entre 2013 et 2019 », précise le SPVM dans un communiqué, en invitant toute personne qui aurait été victime à se manifester.

Faux noms, fausse adresse

Jean-Sébastien Béland n’aurait jamais dû se retrouver dans cette position. En 2010, il avait été condamné à 45 jours de prison discontinus pour exploitation sexuelle d’une adolescente. Dans le cadre de sa peine, il avait dû fournir un échantillon d’ADN aux autorités, et la cour lui avait interdit d’occuper un poste, bénévole ou rémunéré, qui le placerait en position de confiance ou d’autorité auprès de jeunes de moins de 16 ans.

Mais le prédateur avait toutes sortes de trucs pour brouiller les pistes. À plusieurs de ses collaborateurs, il disait s’appeler simplement Sébastien plutôt que Jean-Sébastien. Il écrivait aussi parfois Jan-Sébastien. Sa signature changeait tout le temps, selon nos informations.

Il n’apparaissait nulle part dans le matériel promotionnel de son agence, n’était visible sur aucune des photos et dans aucune des vidéos qu’elle diffusait. Ce sont toujours ses jeunes employés qui étaient mis de l’avant, même si le roulement était constant et qu’ils ne restaient jamais bien longtemps.

Auprès du Registraire des entreprises, il avait inscrit l’agence au nom d’un faux dirigeant à une fausse adresse, dans un immeuble à logements multiples pour lequel il ne fournissait pas de numéro d’appartement. Il louait tout, ne mettait rien à son nom, s’assurait de demeurer difficile à dépister, selon plusieurs sources qui l’ont côtoyé.

Des rumeurs de liens avec le crime organisé, d’expériences passées à travailler dans des salons de massage circulaient dans son entourage, mais son charisme était rassurant et lui donnait l’air d’un entrepreneur qui savait maintenant où il s’en allait, du moins à première vue, selon ce qu’ont confié certaines personnes ayant croisé sa route.

« On ne soupçonnait rien. Nous sommes dégoûtés par les choses horribles que nous avons entendues sur lui maintenant. Nous avons tous des enfants, et ce sont des choses que nous souhaiterions ne jamais voir », a déclaré un porte-parole de Burak, l’entreprise à laquelle il louait les bureaux de la rue Sainte-Catherine.

La poursuite s’est opposée à ce que Jean-Sébastien Béland soit remis en liberté avant son procès. Une enquête sur remise en liberté aura lieu sous peu. D’ici là, il demeure derrière les barreaux, pendant que les policiers poursuivent leur enquête.