Des trafiquants pensaient bien avoir mis au point un plan infaillible pour importer illégalement, et à grande échelle, du tabac au Québec, en 2015 et 2016. Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’ils étaient tombés dans un piège d’un déploiement rarement vu : leur partenaire principal, les individus qui déplaçaient l’argent et effectuaient les dépôts, les chauffeurs et même les employés d’un entrepôt utilisé pour ce commerce, tout le monde travaillait pour la police. 

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Complot et gangstérisme

Depuis quelques semaines, deux résidants de Kahnawake sont jugés, dans un procès devant jury, à Longueuil. Derek White et Hunter Montour, tous deux âgés de 46 ans, sont accusés de gangstérisme, complot et fraude envers le gouvernement pour le premier, et gangstérisme pour le second. Dans sa déclaration d’ouverture, le procureur de la poursuite, Me David Moffatt, a raconté que les accusés auraient été impliqués dans des importations illégales de tabac de la Caroline du Nord vers le Québec, et éludé des millions de dollars en taxes qui auraient dû être versés aux gouvernements. La preuve contre eux repose en partie sur le témoignage d’un spécialiste des virements d’argent devenu agent civil d’infiltration (ACI) pour la Sûreté du Québec.

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Les boîtes étaient remplies du tabac CB-4, utilisé dans la fabrication de cigarettes.

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Le tabac était payé comptant. Un agent double de la police récupérait l’argent comptant et effectuait un virement dans le compte de la compagnie qui produisait le tabac, en Caroline du Nord.

La taupe

Cet ACI, un Québécois dont on doit taire le nom, a témoigné durant trois jours. Il a expliqué avoir fait affaire avec le patron des importations de tabac, un certain Sylvain Éthier, à deux reprises : de 2009 à 2011, et de 2014 à 2016. Sauf qu’après avoir été arrêté par la Drug Enforcement Administration aux États-Unis en 2014, l’homme a commencé à travailler pour la DEA. Il a expliqué qu’à la fin de 2014, un certain Michel Faille, surnommé « le fiscaliste », l’a mis en contact avec Sylvain Éthier, car ce dernier cherchait quelqu’un pour effectuer des virements d’argent en Caroline du Nord, pour acheter du tabac, et ensuite faire entrer la marchandise au Canada. Selon l’ACI, Faille a communiqué avec lui, car il devait de l’argent à l’organisation d’Éthier, et que son implication lui permettait de rembourser sa dette. 

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L’entrepôt de l’organisation de Sylvain Éthier, boulevard Saint-Rémi, dans la ville du même nom.

Pizza, pape et cancer

L’ACI, Éthier et Faille ont commencé à communiquer sur des BlackBerry munis d’un logiciel PGP (pour pretty good privacy) qui leur permettaient de s’échanger des messages cryptés. Les suspects utilisaient des surnoms, au cas où les appareils tombent entre les mains de la police. L’ACI identifiait Éthier par des surnoms liés à la pizza, tels Pizz, Peperoni ou Anchovi (anchois). Éthier le surnommait Pape ou Frenchie. Faille utilisait South pour désigner l’ACI. Lorsqu’ils parlaient de tabac, les suspects utilisaient ironiquement le mot « cancer ». Ils ne donnaient jamais les vrais noms des villes ; ainsi New York devenait Nancy, Chicago était Chica et Los Angeles, Lucille. Le commissionnaire de l’ACI était « le cousin » et celui d’Éthier, « le gros ». 

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L’intérieur des remorques des camions était rempli à ras bord de boîtes contenant du tabac.

« Georges St-Pierre »

Lorsqu’il achetait du tabac en Caroline du Nord, Éthier aurait, selon l’ACI, trafiqué les bons de commande en indiquant que les destinataires de la marchandise étaient de grandes entreprises au Québec, car cela attire moins les soupçons des douaniers. Lorsqu’un représentant d’une entreprise américaine a demandé à l’ACI à quel nom il devait mettre la livraison, Éthier lui a recommandé d’inscrire le nom de Georges St-Pierre. Durant l’enquête, Éthier a dit à l’ACI qu’il était préférable d’utiliser de plus petits camions pour entrer à Kahnawake parce que les 53 pieds étaient très surveillés par la police. Cette surveillance semblait inquiéter un client de la réserve surnommé Plume. 

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L’entrepôt contrôlé par la police, à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Le stratagème

L’ACI a témoigné avoir effectué 11 importations de tabac pour Éthier entre janvier 2015 et mars 2016. Chaque importation coûtait 80 000 $ à l’organisation d’Éthier. Le commissionnaire d’Éthier remettait la somme, en comptant, à celui de l’ACI dans un restaurant de Laval. Par la suite, l’ACI déposait l’argent dans un compte aux États-Unis, lié à une entreprise de tabac en Caroline du Nord. L’organisation d’Éthier s’occupait ensuite du transport de la marchandise, entre l’entreprise de tabac et un entrepôt dans la région de Buffalo, ou au New Jersey. L’organisation de l’ACI prenait ensuite le relais, récupérait le tabac à Buffalo ou au New Jersey, lui faisait traverser la frontière avec l’aide d’un douanier corrompu – surnommé la Porte – et le livrait dans un entrepôt à Saint-Rémi ou à Saint-Jean-sur-Richelieu. Un mot de passe était requis pour chaque livraison. L’ACI facturait 60 000 $ à l’organisation d’Éthier pour traverser la frontière, l’étape la plus périlleuse selon lui, et la livrer à Saint-Rémi ou à Saint-Jean-sur-Richelieu. Une partie de ces 60 000 $ était versée au chauffeur du camion et l’autre au douanier corrompu. Sauf que...

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Une image du camion obtenue par l’appareil aux rayons X

La souricière 

Le douanier corrompu n’a jamais existé. C’était une invention de l’ACI. Ce dernier travaillait pour la Sûreté du Québec et avait un agent contrôleur qui lui remettait ses BlackBerry, et qui avait ainsi accès à toutes les communications que s’échangeaient les suspects. Le commissionnaire de l’ACI, « le cousin », était en fait un agent double de la SQ. C’est la SQ elle-même qui effectuait les dépôts d’argent dans les comptes de l’entreprise de tabac Legato en Caroline du Nord, non sans d’abord photographier les piles d’argent et reproduire tous les documents des transactions. Tous les chauffeurs des camions qui travaillaient pour l’ACI et livraient le tabac au Canada étaient des policiers de la Homeland Security américaine. Ceux-ci prenaient bien soin de photographier les cargaisons et de passer les poids lourds aux rayons X. Comme si ce n’était pas assez, l’entrepôt de Saint-Jean-sur-Richelieu, trouvé par l’ACI à la demande d’Éthier, était contrôlé par la SQ, et ce sont ses policiers qui effectuaient les déchargements !

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Les chauffeurs des camions étaient des agents doubles qui immobilisaient leur véhicule durant le trajet pour permettre à la police de passer la remorque aux rayons X (petit véhicule à gauche).

Des doutes

Sylvain Éthier a été abusé d’un bout à l’autre. Pourtant, ce n’est pas parce qu’il n’a pas douté à plusieurs moments. Le 11 mars 2015, il demande à l’ACI s’il connaît bien son chauffeur, car, après une livraison, « les bœufs » sont venus à l’entrepôt et ont fouillé partout. L’ACI le rassure en lui disant que son chauffeur est fiable et sérieux, et traverse « du blanc » [cocaïne]. Plus tard, les employés d’Éthier pensent avoir vu un policier. « Un gars avec une longue barbe et un tatouage sur toute la longueur du bras ? C’est mon gars », explique l’ACI, qui décrit en réalité son propre policier contrôleur ! Le 24 mars, les employés d’Éthier aperçoivent devant l’entrepôt deux types dans une voiture. « Travailles-tu pour la police ? », demande carrément Éthier à l’ACI. « Oui, mais ces gars ne sont pas les miens », répond, avec sarcasme, l’ACI, selon lequel Éthier devenait de plus en plus paranoïaque. Plus tard, Éthier demande pourquoi des gens ont pris des photos lors d’un déchargement et si « le cousin » travaille pour la police, car les comptes d’un individu surnommé l’Indien roux ont été gelés à la suite d’une enquête impliquant un informateur. L’ACI bricole des réponses pour calmer le jeu. 

Le procès tire à sa fin

Les accusés, Hunter Montour et Derek White, ne connaissaient pas l’ACI. Ce dernier faisait affaire exclusivement avec Sylvain Éthier. La poursuite au procès de Montour et de White, assurée par Me David Moffatt, Me Corinne Girard et Me Guy Marangère, a terminé sa preuve. La défense, assurée par Me Pierre L’Écuyer et Me Louis Gélinas, a annoncé qu’elle n’aurait pas de contre-preuve à offrir, ce qui signifie que la juge Sophie Bourque de la Cour supérieure entendra les plaidoiries des deux parties la semaine prochaine. Par la suite, elle donnera ses directives au jury, qui pourra alors commencer ses délibérations. À l’origine, le procès était prévu durer huit semaines, mais il s’est déroulé beaucoup plus vite que prévu. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse