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Protection de la jeunesse: de parents à suspects

En 2011-2012, selon des données de la Direction de la protection de la jeunesse... (Infographie La Presse)

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Infographie La Presse

Louise Leduc
La Presse

En 2011-2012, selon des données de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), 54% des signalements pour les enfants de 5 ans et moins n'ont pas été retenus après évaluation1. Des parents soupçonnés d'avoir battu leur bébé et qui ont au bout du compte obtenu une décision judiciaire qui leur a été favorable témoignent de la façon dont leur vie a été bouleversée par ces trois semaines pendant lesquelles leur enfant leur a été retiré.

Samuel2, qui avait deux mois, avait des crises de coliques telles que ses parents avaient déjà consulté cinq fois leur médecin. Quand ils se sont finalement rendus à Sainte-Justine, le 31 octobre, ils ne se doutaient pas que leur nourrisson serait finalement soumis à des examens urinaires, sanguins et ophtalmologiques, à 20 radiographies, à une échographie abdominale, à un scan cérébral, et qu'eux-mêmes verraient la police et la DPJ débarquer dans leur vie.

Les deux parents en question nous ont présenté tout le dossier. Ils nous ont donné un consentement autorisant l'hôpital Sainte-Justine à nous parler librement du cas, photos comprises.

«La seule maltraitance subie par notre bébé, c'est une maltraitance thérapeutique, dit la mère. Cela prend du temps, prendre 20 radiographies. Pendant tout ce temps, notre bébé, nu et attaché, hurlait à pleins poumons.»

Quand les parents ont appris que leur bébé allait être gardé en observation, ils se sont inquiétés. «Je me suis dit: «s'ils le gardent, c'est peut-être grave» «, raconte la mère.

Quand une échographie abdominale et un test ophtalmologique ont suivi, les parents ont compris que quelque chose de bizarre se passait, qu'il n'était plus question de coliques. «On nous a complètement laissés dans l'ignorance, poursuit la mère. Vingt-quatre heures plus tard, on nous a simplement dit qu'on allait rencontrer un spécialiste. C'est en tapant son nom dans internet qu'on a su qu'il était spécialisé dans la maltraitance d'enfants.»

Ce qui avait déclenché ce branle-bas de combat? Deux zones de pétéchies sur l'abdomen (des petites lésions de la peau rouge vif ou bleutées, selon le Larousse médical). Quand les médecins s'en sont étonnés, les parents ont noté qu'ils ont appliqué un «béké bobo» sur le ventre du bébé - une espèce de sac magique vendu en pharmacie pour soulager un bébé par la chaleur. Peut-être l'ont-ils laissé trop longtemps?

Quand un scan cérébral a été envisagé, les parents ont refusé. «Nous en avons parlé à un médecin, qui nous a confirmé qu'il était risqué pour les nourrissons d'être exposés à de telles radiations. Une étude que nous avions consultée concluait que les bébés qui subissaient de tels examens avaient 1 risque sur 500 de développer plus tard une tumeur.»

Les policiers ont été appelés à l'hôpital. L'interrogatoire a duré trois heures. «Nous étions séparés, ma conjointe et moi, raconte le père. L'idée, c'était de trouver le coupable, de savoir qui avait fait cela.»

Rendus là, «nous étions étiquetés comme étant des criminels, dit la mère. Les médecins te font sentir comme tels, et il y en a même un qui refusait de nous adresser la parole.»

Coïncidence, les parents avaient des contacts personnels à la DPJ, qu'ils ont appelés pour être conseillés. «On nous a dit: «ce que vous avez de mieux à faire, c'est de collaborer et de faire en sorte d'être bien vus par les travailleurs sociaux»», poursuit la mère.

Les parents, qui n'avaient pas d'avocat à ce moment-là, ont signé le document que la DPJ leur tendait pour que l'enfant soit confié à la grand-mère. «On nous a tendu la feuille, en nous spécifiant que ce n'était pas un aveu de culpabilité et que ça serait sûrement pour beaucoup moins de 30 jours, relate la mère. On était invité à signer cela sur un mur, alors qu'il y avait plein de petits caractères à l'endos.»

L'enfant a alors été confié à sa grand-mère, mais les parents avaient le droit, si la grand-mère était là en tout temps, de voir leur bébé. La grand-mère a pris congé de son travail pendant un mois.

Comme les parents refusaient toujours le scan cérébral, le tribunal, appelé à trancher, a ordonné qu'il soit fait.

Le mardi, les parents, avec leur bébé et la grand-mère, se sont rendus à l'Hôpital général pour enfants. En dermatologie, on a dit aux parents de ne pas s'inquiéter, que la chaleur du béké-bobo jumelée aux pleurs du bébé a pu augmenter la tension artérielle et favoriser l'apparition de ces lésions. Les parents ont ensuite relaté ce qui était arrivé à Sainte-Justine. La dermatologue maintiendra son diagnostic et, plus tard, confirmera à l'avocate des parents que la version des parents est «très plausible».

Le mercredi, le scan cérébral a été réalisé. Négatif.

Les policiers n'ont rien trouvé de louche non plus. Selon le rapport de la DPJ, les policiers «n'ont dénoté aucune particularité qui pouvait leur laisser croire que les parents ont menti».

Il a fallu trois semaines et demie pour que les parents récupèrent leur enfant, mais ils ont dû continuer de recevoir la DPJ toutes les semaines.

Le juge donne tort à la DPJ

Le 13 février, un jugement de la Chambre de la jeunesse viendra mettre un terme à tout cela.

Le juge de la Chambre de la jeunesse rendra compte des deux diagnostics: celui reçu à Sainte-Justine et celui de la dermatologue de l'Hôpital général. Le Dr Alain Sirard (de l'hôpital Sainte-Justine), peut-on lire, a considéré comme «non plausible» le diagnostic de la dermatologue.

Le juge, lui, conclura que rien dans la preuve ne permettait d'arriver à la conclusion que le diagnostic de Sainte-Justine est prépondérant par rapport à celui de la dermatologue. «Les résultats négatifs de tous les tests médicaux subis par l'enfant, y compris le scan cérébral et l'hypothèse émise par la dermatologue, nous force à constater que la preuve de la directrice [de la DPJ] n'est pas prépondérante et qu'en conséquence, non seulement la sécurité et le développement de l'enfant ne sont pas compromis, mais en plus, les faits ne fondent pas l'existence d'une situation d'abus physiques.»

Qu'en retiennent les parents? «Un sentiment d'impuissance face au système, répond la mère. Si un médecin a un doute, nous comprenons qu'il se soit inquiété. Mais après tous ces tests, qui se sont révélés négatifs, on ne comprend pas que le diagnostic n'ait jamais été changé. Est-ce possible que des médecins qui sont spécialisés dans la maltraitance finissent, par déformation professionnelle, à n'imaginer toujours que cela?»

D'un côté, les parents se considèrent comme privilégiés. Leur histoire finit bien, ils avaient un entourage solide qui n'a jamais douté d'eux, une grand-mère capable de laisser son travail pendant un mois, et ils avaient des revenus leur permettant de payer une avocate.

N'empêche, «on a une épée au-dessus de la tête, conclut la mère. Chaque fois que je manipule mon petit, j'ai peur, et avec cette étiquette de batteurs d'enfants, j'ai une peur terrible du jour où je devrai retourner à l'hôpital avec notre enfant.»

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1. Données pour le Québec de l'Association des centres jeunesse du Québec.

2. Le prénom est fictif, la loi nous interdisant de révéler l'identité d'un mineur.




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