Il n'y a pas qu'à Montréal qu'Arthur Porter a fait parler de lui. L'homme a fait le tour du monde en semant souvent la controverse sur son passage.

Mis à jour le 19 oct. 2012
Francis Vailles et Vincent Larouche LA PRESSE

L'ex-directeur général du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) présente à première vue une feuille de route très enviable. Il est aujourd'hui membre à vie du Conseil privé de la reine pour le Canada et a travaillé comme spécialiste ou gestionnaire dans plusieurs hôpitaux du globe. La Banque mondiale et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) l'ont même embauché comme expert, selon le CV qu'il fait circuler dans des documents publics.

En 2004, sa feuille de route a tellement impressionné le comité de sélection du CUSM que sa nomination a été recommandée unanimement aux 22 membres du conseil d'administration de l'établissement. Il a été accueilli comme une superstar à son arrivée au Québec.

Ses véritables faits d'armes ne sont pourtant pas tous aussi roses, a constaté La Presse. Voici un survol des controverses auxquelles il a été mêlé dans sept endroits du monde.

1 SIERRA LEONE: Diamants et contacts utiles

Les contacts d'Arthur Porter ont été utiles à la petite société minière canadienne Golden Valley. En 2009, le Dr Porter devient conseiller du président de la Sierra Leone, son pays natal. Or, en juin de la même année, il est nommé membre du conseil d'administration de Golden Valley et cette entreprise obtient un permis d'exploration sur un vaste territoire en Sierra Leone.

Golden Valley tente alors de découvrir de l'or et des diamants dans ce pays considéré comme étant parmi les plus pauvres et plus corrompus du monde. C'est Arthur Porter qui dirige l'entreprise de prospection là-bas, Calone Mining, à l'aide de son père (Arthur Porter Sr), entre autres.

En trois ans, Golden Valley a injecté plus de 900 000$ dans son aventure ouest-africaine, mais en juin dernier, l'entreprise a mis sa filiale en vente, car elle estimait que son investissement ne valait pratiquement plus rien.

Avec le président de la Sierra Leone.

2 BAHAMAS/ÎLES TURKS ET CAICOS/ANTIGUA: Cliniques florissantes et boîte de nuit

Arthur Porter est maintenant impliqué dans plusieurs cliniques situées dans des paradis fiscaux bien connus comme les Bahamas, les îles Turks et Caicos et Antigua. Il habite un complexe résidentiel ultrasécurisé des Bahamas et gère là-bas une chic boîte de nuit, réputée comme l'une des plus sexy en ville, a constaté La Presse sur place. Son bar a ouvert en avril dernier, quatre mois après que le médecin eut quitté le CUSM. Il a ouvert sa clinique des Bahamas en janvier 2004, au moment même où le CUSM faisait de lui son nouveau patron

La construction du centre a débuté pendant que le Dr Porter était PDG du centre médical de Detroit. Selon L'actualité médicale, l'affaire avait suscité des réserves dans le milieu médical de Detroit, car certains craignaient un exode de spécialistes du Michigan vers la clinique privée de Porter. Le médecin fournit aujourd'hui comme adresse personnelle un bureau désert de Nassau, aux Bahamas.

Photo Ivanoh Demers, archives La Presse

3 MONTRÉAL: Soupçons de versements douteux de 22,5 millions US au CUSM

Le Dr Arthur Porter a été coprésident du comité de sélection du consortium pour la construction du CUSM, qui a recommandé SNC/Innisfree. Or, un cadre de SNC-Lavalin, Riadh Ben Aïssa, est soupçonné d'avoir versé des paiements douteux de 22,5 millions US pour l'obtention du contrat. L'escouade Marteau, qui a fait des perquisitions au CUSM et à Infrastructure Québec, enquête sur l'affaire.

Des services publics à ses fins personnelles

Le 26 septembre, La Presse a révélé que le Dr Porter a utilisé les ressources du réseau de la santé pour des transactions d'affaires qui mettaient en jeu des sommes d'argent importantes pour sa famille et pour lui. Un avocat du CUSM lui a d'abord préparé une procuration légale afin que son adjointe administrative puisse réaliser des transactions immobilières personnelles pour lui. Après le départ de Porter du CUSM, la secrétaire, toujours au service de l'établissement, a vendu pour lui une propriété et acheté en son nom un condo à Mont-Royal.

Un contrat non autorisé à son bras droit

En octobre 2011, au nom du CUSM, Arthur Porter s'est engagé à garantir toutes les obligations financières d'une société médicale privée envers son ancien bras droit, Yanai Elbaz. Ce dernier venait de quitter le CUSM pour devenir consultant. L'entente, jamais ratifiée officiellement par la société, prévoyait que M. Elbaz recevrait 425 000$ pour trouver des occasions d'affaires à l'étranger. Le consultant poursuit maintenant le CUSM et l'entreprise, qui refusent d'acquitter la facture.

L'achat d'un immeuble voué à la perdition

Selon une enquête de The Gazette, sous la direction d'Arthur Porter, le CUSM a acheté «secrètement» en 2010 un immeuble résidentiel du promoteur immobilier Vincent Chiara, au 1750, avenue Cedar. Le bâtiment de quatre étages devait être transformé en annexe du grand hôpital, mais le CUSM n'a jamais pu obtenir les autorisations nécessaires au changement de zonage, et le centre hospitalier s'est retrouvé avec un immeuble inutilisable. L'établissement n'a pas voulu dire au quotidien anglophone combien il avait payé lors de la complexe transaction immobilière avec Vincent Chiara.

Photo: Édouard Plante-Fréchette, La Presse

Le chantier du CUSM en octobre 2011.

4 OTTAWA: Remercié du comité de surveillance des services secrets

À l'automne 2011, le sénateur conservateur David Angus, alors en fonction à Ottawa, a confirmé au National Postque Porter lui avait offert le poste de consul honoraire de la Sierra Leone à Montréal. Le sénateur dit avoir repoussé l'offre immédiatement, car elle l'aurait placé en conflit d'intérêts flagrant avec son rôle de parlementaire canadien. David Angus était alors président du conseil d'administration du CUSM. Il a récemment été interrogé par l'escouade Marteau de la Sûreté du Québec dans le cadre de l'enquête sur l'attribution du contrat de construction de l'établissement.

5 DETROIT: «Teintées par les conflits d'intérêts»

Avant d'être nommé au CUSM, en février 2004, Arthur Porter était PDG du Detroit Medical Center (DMC), un des plus importants établissements des États-Unis, regroupant neuf hôpitaux. Or, son règne là-bas s'est terminé dans la controverse, selon une vaste enquête du magazine L'actualité médicale publiée en 2004.

Un des administrateurs du DMC a même déclaré dans une rencontre publique, en juin 2003, que «plusieurs décisions du conseil d'administration du DMC étaient teintées par les conflits d'intérêts».

Le centre hospitalier perdait des millions de dollars chaque année. En septembre 2003, l'État du Michigan a institué une commission de surveillance des dépenses des hôpitaux privés. Peu de temps après, le Dr Porter a quitté le DMC, le 30 septembre 2003.

Un des éléments au coeur du scandale est le gigantesque contrat informatique accordé par DMC à la firme Care-Tech Solutions. Le contrat de 1 milliard de dollars sur 10 ans à l'époque était le plus important en santé aux États-Unis. Or, DMC avait parmi ses administrateurs le président de la société mère de Care-Tech. De plus, DMC est devenu actionnaire à 35% de Care-Tech dans la foulée du contrat, ce qui repoussait les éventuels concurrents de Care-Tech en quête de contrats de DMC. Avec cette entente, le Dr Porter et un de ses associés (Donald Ragan) ont d'ailleurs été nommés au conseil de Care-Tech.

Autre élément critiqué: le Dr Porter et Ragan avaient des intérêts dans plusieurs entreprises du secteur de la santé, dont certains fournisseurs d'équipements situés à proximité du DMC. Une des entreprises, dans le secteur informatique, avait même officiellement un contrat avec le DMC alors que le Dr Porter était le patron du DMC.

6 CALIFORNIE (PINOLE): L'échec financier de sa clinique

Detroit n'est pas la seule ville américaine où le Dr Porter a subi un échec. La petite ville de Pinole, en Californie, a également été témoin des problèmes financiers de ses entreprises. Cette fois, l'histoire concerne le Bay Area Regional Cancer Center, un centre que le Dr Porter a lancé avec deux associés, en 1997.

Dès les premiers mois, les partenaires ont commencé à faire défaut de leurs paiements mensuels, de 18 281$ par mois, indique un jugement américain. Le prêteur s'est montré clément avec les associés très longtemps, mais en avril 2003, c'en était trop: le remboursement du prêt a été réclamé directement au Dr Porter et à ses deux associés, une affaire de 5,3 millions de dollars US. Un juge a donné raison au prêteur, en octobre 2004, de même qu'un juge en Cour d'appel, en 2007. Le Dr Porter a remboursé une partie du prêt, mais le prêteur a dû réclamer le résidu (3,6 millions CAN) devant une cour de Montréal, où le Dr Porter avait alors déménagé. On ne connaît pas le dénouement de l'affaire, puisque les deux parties ont consenti à mettre leurs démarches juridiques sur la glace, en 2008.

7 MOSCOU-RUSSIE: Un intermédiaire controversé

Les tentatives de Porter d'obtenir des millions de dollars d'investissements russes pour une de ses entreprises en Afrique l'ont plongé dans l'embarras en 2011. En plus de diriger le CUSM, Porter siégeait alors au Comité de surveillance des activités de renseignement (CSAR), l'organisme civil qui vérifie le travail des espions canadiens. LeNational Post a dévoilé les tractations de Porter avec Ari Ben Menashe, lobbyiste installé à Montréal, qui a été agent israélien avant de représenter le gouvernement russe, et qui a été mêlé à des histoires de trafic d'armes. M. Porter a avoué au Post qu'il avait donné 200 000$ à Ben Menashe afin que celui-ci lui obtienne les investissements russes. Le quotidien a aussi révélé que Porter était ambassadeur plénipotentiaire de la Sierra Leone au Canada. Une série de liens délicats pour le médecin, qui avait accès à des secrets canadiens de sécurité nationale en siégeant au CSAR. Porter a démissionné de ce prestigieux poste après la publication de l'article.