Une semaine après le début du procès de Mohammad, Tooba et Hamed Shafia, accusés d'avoir tué au nom «de l'honneur», La Presse trace le portrait des quatre victimes, à partir d'éléments qui ont été révélés au jury. Aujourd'hui, on entre dans la vie de Rona Amir Mohammad, première femme de Mohammad Shafia, par l'entremise de son journal intime qui a été saisi après le drame dans la maison de la rue Bonnivet, à Saint-Léonard. Lundi, nous aborderons la vie des trois soeurs Shafia.

Mis à jour le 29 oct. 2011
Christiane Desjardins LA PRESSE

«J'étais si malheureuse. J'errais dans les parcs en pleurant. Quand je retournais à la maison, personne ne me parlait, sauf Sahar et Geeti, furtivement, quand leur mère n'était pas là. C'était très difficile pour moi... Aucun des enfants n'était autorisé à coucher dans ma chambre.»

Cet extrait, tiré du journal personnel de Rona Amir Mohammad, traduit son désarroi lorsqu'elle vivait à Saint-Léonard avec son mari, Mohammad Shafia, la deuxième femme de celui-ci, Tooba, et leurs sept enfants. Rona, première femme de Mohammad Shafia, a été retrouvée noyée avec trois des filles Shafia dans une voiture au fond de l'écluse de Kingston Mills, le matin du 30 juin 2009.

«Mon nom est Rona, fille d'Amir Mohammad, née le 25 juillet 1960 à Kaboul, en Afghanistan.» C'est de cette façon, précise et ordonnée, que Rona s'identifie, avant de se raconter. Issue d'une famille de classe moyenne de neuf enfants, elle est la fille de la deuxième femme de son père, ancien colonel de l'armée. «Je viens d'une famille très libérale, qui m'imposait peu de restrictions. Parfois, après l'école, j'allais voir des parties de basketball, et ma famille ne s'y opposait pas. De mon côté, je m'arrangeais pour préserver leur confiance, je n'ai jamais rien fait qui aurait pu les offusquer.»

Rona raconte qu'elle aimait l'école, où elle avait beaucoup de copines. Elle venait de terminer sa 11e année lorsque la mère d'un jeune homme l'a remarquée, lors d'une noce. «J'étais assise, tranquille. Je lui ai plu, elle m'a demandé ma main pour le fils de son premier mari. Après plusieurs rencontres, elle nous a invités chez elle, afin que son fils puisse me voir comme il faut. Après la visite, le fils a accepté. Je ne connaissais rien à ces choses.»

Lorsque le frère de Rona lui a demandé si elle-même acceptait le mariage, Rona a répondu: «Donne-moi en mariage si c'est un homme bon, et refuse s'il ne l'est pas.»

L'homme était bon, mais il n'avait pas beaucoup d'éducation. Il avait été contraint d'abandonner l'école en raison de problèmes familiaux, disait-on.

C'est ainsi qu'au tournant des années 80, Rona s'est mariée avec Mohammad Shafia. «À partir de ce moment, ma vie a descendu en spirale jusqu'à ce jour, où j'écris mes mémoires», a noté Rona.

Les malheurs

Le premier des grands malheurs de Rona, c'est de ne pas avoir été capable d'avoir d'enfants. Après six ou sept ans de mariage, Shafie (c'est ainsi qu'elle appelle son mari) a commencé à le lui reprocher en critiquant sa cuisine et en lui interdisant des sorties. Si bien que Rona a fini par lui dire de se prendre une seconde femme. Ce qu'il a fait. Mohammad Shafia a pris Tooba Yahya comme deuxième femme, une pratique acceptée en Afghanistan.

«Et c'est là qu'est arrivée la deuxième catastrophe, écrit Rona. Tooba est devenue enceinte au bout de trois mois, et mon mari lui a promis que leur enfant naîtrait en Inde, en même temps qu'il me ferait faire des traitements (de fertilité).» Mohammad et ses deux femmes sont partis en Inde, où Tooba a accouché de son premier enfant, Zainab.

La petite famille est revenue à Kaboul. Tooba est devenue enceinte une deuxième fois. L'enfant à venir était un garçon, qui s'appellerait Hamed. (Il est aujourd'hui assis au banc des accusés, entre ses parents.)

«Graduellement, elle [Tooba] s'est arrangée pour me séparer de mon mari. [...] Après que Hamed est né [le 31 décembre 1990], la joie m'a quittée.»

Quand son troisième enfant, Sahar, a eu 40 jours, Tooba l'a donnée à Rona en disant: «Elle est à toi. Tu vas t'en occuper.» «C'est Tooba qui a eu l'idée, et j'étais vraiment contente, écrit Rona dans son journal. Je travaillais nuit et jour pour que Tooba n'ait rien à faire à la maison et qu'elle puisse bien s'occuper de Sahar [pour l'allaitement].»

La guerre

«Sahar avait 8 mois quand la guerre civile s'est intensifiée à Kaboul. On a fui au Pakistan.» À ce moment-là, Tooba était enceinte de son quatrième enfant. Ce dernier est né au Pakistan, de même que le cinquième et le sixième, Geeti. Quand la petite Geeti a eu 4 mois, la famille est allée à Dubaï, en avril 1996.

À Dubaï, Rona estime avoir été exclue définitivement. «Elle a séparé Shafie de moi à jamais [pour les nuits]. Elle s'est acheté beaucoup de bijoux en or, a suivi des cours de conduite et m'a enlevé l'autorité sur la maison et les finances.»

Plus loin, Rona note que Tooba est très futée.

À Dubaï, les tensions entre Rona et Tooba se sont accentuées. Il y a eu des histoires au sujet de bijoux en or. Tooba en obtenait plus que Rona. «Je les achète en pensant à mes enfants. Toi, tu n'as pas d'enfant, tu n'en as pas besoin», se défendait Tooba.

La famille a ensuite voulu émigrer en Nouvelle-Zélande. Tout le monde a été accepté, sauf Rona, qui a échoué au test médical - elle n'explique pas pourquoi. La famille a finalement obtenu des visas pour l'Australie, y a passé un an, mais n'a pas été acceptée comme immigrante. Mohammad a perdu énormément d'argent dans l'aventure.

«C'est vrai que Dieu vient au secours des démunis. Il m'a vengée en les humiliant», écrit Rona. Elle signale que Shafie lui répétait que tout ça était sa faute à elle. «Mais ce n'était pas ma faute. C'était à cause de ses propres erreurs stupides.»

La famille est retournée à Dubaï. «Chaque jour, Shafie s'assoyait avec Tooba et ils parlaient contre moi. Un jour, il m'a dit: retourne à Kaboul. Je ne veux pas te traîner comme une queue tout le temps.»

«Les talibans sont au pouvoir en Afghanistan, et tu veux m'envoyer là!», a rétorqué Rona.

«Il a commencé à me frapper. Les enfants sont venus et lui ont dit: papa, arrête de la frapper!»

«Je la frappe parce qu'elle a juré contre votre mère, et l'a insultée.»

«Il a menti parce qu'il ne voulait pas perdre la face devant ses enfants, écrit Rona. Peu importe ce que je faisais, ce n'était jamais correct. Il a fait de ma vie une torture.»

Le Canada

Mohammad Shafia s'est établi au Canada en juin 2007. Rona n'était pas du voyage, puisque la polygamie est interdite. Il l'a fait venir en novembre 2007, en la faisant passer pour une parente. Entre-temps, Rona est allée en France, où elle avait une soeur et sa mère, qu'elle n'avait pas vues depuis 15 ans. «Je les ai prises dans mes bras et j'ai pleuré. On est allées à la maison [chez sa soeur]. Le lendemain, je me suis levée et j'ai réalisé que les enfants n'étaient pas avec moi. J'étais tellement proche des enfants que c'était insupportable. Je pleurais tous les jours, j'étais même incapable de lire le Coran. C'était la première fois que j'étais séparée de la famille de mon mari... J'aurais souhaité qu'ils ne me manquent pas autant.»

Rona est arrivée au Canada le 5 novembre, avec un visa de trois mois qui a été renouvelé par la suite.

Tooba lui faisait sentir qu'elle n'était pas la bienvenue au Canada. «Tu aurais dû rester en France. Ici, tu peux rester deux ou trois ans avec un visa, mais tu devras repartir... Ta famille en a marre de toi. Qui voudrait d'un poids mort autour du cou?»

«Tu ne peux pas me jeter, je suis mariée avec Shafie moi aussi», a répondu Rona.

Rona écrit que Tooba lui a rétorqué: «Tu n'es pas sa femme, tu es ma servante.» Rona écrit que lorsqu'elle était à Saint-Léonard, Tooba la faisait sentir misérable et ne lui parlait pas pendant de longues périodes. «Je devais aller lui parler, car c'est elle qui avait mon passeport», note Rona, avant d'ajouter que Tooba avait l'habitude de lui dire: «Ta vie est entre mes mains.»