Après avoir examiné d'autres mesures pouvant réduire les risques que courent les piétons pendant les opérations de déneigement, le coroner Luc Malouin conclut qu'il faut d'abord informer le public du danger des angles morts des poids lourds.

Mis à jour le 14 déc. 2010
Charles Côté LA PRESSE

Les angles morts n'ont jamais mieux porté leur nom qu'à l'hiver 2008-2009, quand quatre piétons ont péri à Montréal pendant le déneigement.

«Tous les accidents mettent en cause des piétons qui se trouvaient dans les angles morts des véhicules routiers», constate le coroner Malouin, qui a rendu public hier son rapport sur ces quatre décès.



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«Peu de gens réalisent à quel point un conducteur de véhicule lourd a des angles morts et à quel point des zones complètes tout autour de son camion sont invisibles pour lui», note le coroner.

Dans un accident qui a causé la mort d'un couple de personnes âgées, «les victimes se trouvaient tout près du camion, sur le trottoir, directement dans l'angle mort du conducteur du véhicule lourd».

«Les victimes ont commencé à marcher et ont traversé la rue alors que la lumière est tombée au vert, mais tout au long de cette manoeuvre, il était tout à fait impossible pour le conducteur du camion de voir leur présence.»

«Une méconnaissance de cette réalité est en partie responsable de cet accident», conclut le coroner. Il précise n'avoir pu trouver de document répondant à ce besoin parmi les dépliants produits par la Société d'assurance automobile du Québec. «Il serait utile pour tous les citoyens que l'on précise cette réalité dans la documentation qui s'adresse à eux et d'en faire une campagne de sensibilisation au niveau provincial.»

Les rétroviseurs

Par ailleurs, le coroner estime qu'on pourrait peut-être améliorer la vision des conducteurs de poids lourds, comme on l'a fait pour les autobus scolaires, en ajoutant des rétroviseurs.

Mais cette approche a des limites, selon Érick Abraham, un expert consulté par le coroner, largement cité dans le rapport. «Le soir ou la nuit, les rétroviseurs perdent de leur efficacité, note le coroner. La neige est soufflée dans le camion, ce qui a souvent pour effet d'enneiger partiellement ou totalement une partie des miroirs.»

Beaucoup de travail

Dans deux des trois accidents, le chauffeur avait travaillé plus que les heures réglementaires, souligne le coroner, ajoutant que dans un des cas, il était «personnellement convaincu que le conducteur du véhicule lourd n'avait pas dormi beaucoup plus que six heures» et que dans un autre cas, «la conductrice du véhicule lourd dépassait également ses heures de conduite».

À cet égard, Me Malouin souligne les lacunes du système en vigueur. «Selon la législation actuelle, le conducteur n'est pas tenu d'avoir sur lui sa fiche journalière de travail, note-t-il. Ajoutons que la preuve a démontré que Contrôle routier Québec a fait, dans la région montréalaise, 400 vérifications en entreprise au cours de la dernière année alors que 40 000 entreprises de transport sont inscrites au registre de la Commission des transports du Québec... Il existe sûrement des façons de mieux contrôler les heures de travail des gens affectés aux opérations de déneigement que ce qui se fait à l'heure actuelle.»

Et les panneaux indicateurs?

Enfin, le coroner conclut que la présence de panneaux interdisant la circulation des poids lourds dans les rues où les piétons sont morts n'avait pas joué de rôle dans ces accidents. Ces panneaux n'interdisent pas aux camions participant au déneigement de s'engager dans ces rues. Pendant l'enquête, certains témoins, proches des victimes, s'étaient demandé si ces panneaux ne créaient un faux sentiment de sécurité chez les piétons. Un expert mandaté par Me Malouin a conclu que «ces panneaux de signalisation n'avaient aucun effet négatif sur les piétons et n'avaient pas causé une fausse sécurité».

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Des entrepreneurs sous pression?

Les contrats municipaux de déneigement sont-ils trop exigeants? Le mode de rémunération des conducteurs de camion les pousse-t-il à tourner les coins ronds? Le coroner Malouin répond que non, les chauffeurs étant payés à l'heure et non au chargement. Toutefois, il remarque que «la population demande aux municipalités un déneigement rapide après une chute de neige, et les municipalités tentent de donner ce service à leurs citoyens. Ce faisant, elles créent alors une situation où un entrepreneur doit fournir un travail donné dans un laps de temps précis sous peine d'amendes contractuelles. Un représentant de la Ville de Montréal a témoigné devant moi que les délais accordés dans les contrats étaient suffisants pour faire un bon travail sans contourner la loi et que ces délais n'étaient pas indus. Je n'ai pas de preuve contraire, mais je crois que l'on doit s'interroger collectivement sur cette demande de service que l'on veut rapide, et des conséquences qu'elle provoque.

Photo: Robert Mailloux, Archives La Presse