À 13 ans, Alain* avait déjà son corner. Il vendait du crack sur un coin de rue de LaSalle au profit d'un gang. C'est son frère aîné qui l'a initié.

Caroline Touzin LA PRESSE

Dans le jargon des autorités, Alain fait partie du «noyau dur» des gangs de rue de Montréal. L'adolescent de 17 ans déteste cette expression, et encore plus les wannabe gangsters.

Sa feuille de route criminelle est bien remplie: trafic de drogue, vols qualifiés, voies de fait armées. À l'âge où la plupart des jeunes ont leur premier iPod, il a reçu son premier revolver. «Être dans un gang, ça ne se choisit pas. Tu en es ou tu n'en es pas», résume le jeune homme au regard méfiant.

L'adolescent ne se souvient pas du nombre de fois qu'il a été arrêté par la police. Ni combien de séjours en centre jeunesse il a faits. Il s'est même déjà évadé d'un milieu de garde fermée considéré comme une forteresse. Ses éducateurs étaient des ennemis. «Si vous voulez m'aider, libérez-moi», leur disait-il.

Plusieurs pourraient croire qu'Alain est irrécupérable. «Si j'étais un intervenant, je n'aurais pas perdu du temps avec un gars comme moi», admet-il. Vrai, une fois adulte, il risque fort de croupir en prison. Ou pire encore: d'être assassiné avant l'âge de 25 ans, selon une étude menée à Philadelphie auprès de membres de gang.

Or, un projet novateur mis sur pied par le Centre d'expertise sur la délinquance des jeunes - affilié au centre jeunesse de Montréal - lui offre une dernière chance. Plutôt que d'être gardé en centre jeunesse, il est étroitement surveillé au sein de la communauté.

Le programme de suivi intensif de Montréal-Gangs de rue porte bien son nom. Une centaine de jeunes ciblés dans deux arrondissements de la métropole - LaSalle et Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension - sont placés en observation, tels des patients aux soins intensifs. C'est que les méthodes d'intervention traditionnelles ont échoué auprès de ces jeunes, et les peines d'emprisonnement n'ont pas stoppé leur délinquance.

L'«hôpital» est rempli d'intervenants. Le centre jeunesse de Montréal, les Services correctionnels du Québec, le Service de police de la Ville de Montréal, des procureurs de la Couronne et deux organismes de travail de rue participent au projet.

Alain a été recruté comme participant il y a quatre mois. Depuis, il n'a plus le temps de traîner dans les rues. On lui a trouvé un emploi d'été - son premier emploi «légal». On l'a inscrit à l'école des adultes et dans une ligue de basketball. Son éducateur lui téléphone chaque soir à la maison. Il le rencontre plusieurs fois par semaine. Si l'adolescent a un problème, il peut le joindre à son cellulaire peu importe l'heure.

Alain n'a pas le choix d'assister aux rencontres puisque la Cour lui a imposé une probation jusqu'à ses 19 ans. Avec autant de paires d'yeux braquées sur lui, le moindre manquement se rendra vite aux oreilles des autorités. D'autant plus que cinq policiers du SPVM sont affectés au projet à temps plein.

Des victimes? Quelles victimes?De son propre aveu, Alain avait beaucoup trop de temps libre. «Si tu ne fais rien, tu te laisses influencer par du monde. On te propose des choses. Des affaires de base.» L'adolescent ne veut pas s'étendre sur le sujet. «Tu commences avec quelque chose de minable, puis tu fais quelque chose de plus gros.» Il se referme encore plus lorsqu'on lui parle de ses victimes. Car il en a fait, des victimes. «Que j'y pense ou non, je ne peux rien y faire. Ça ne va rien changer.»

Dans la tête d'Alain, le monde se divise en deux camps: ceux qui respectent la loi et les autres. «Nous, on voit votre vie et on se demande: comment il fait pour travailler au McDo pour un petit salaire? Comment il fait pour endurer un boss?»

En quatre mois, sa vision du monde a commencé à changer. Lentement. «C'est encore mieux de briller quand tu es légal. Tu peux jouir de ce que tu as», explique le jeune homme, qui conservera ses écouteurs sur les oreilles durant toute l'entrevue.

Pour la première fois de sa vie, Alain a rencontré un éducateur de «l'autre camp» qui ne le juge pas. Il n'a pas envie de le décevoir. Il n'a pas commis de crime depuis quatre mois. Cela semble peu, mais c'est sa plus longue séquence sans récidive depuis le début de son adolescence.

Alain est tout de même encore loin de recevoir son congé des «soins intensifs». Il y a risque de rechute, mais il fait le dur à cuire lorsqu'on lui parle des dangers d'avoir été affilié à un gang durant toutes ces années. «Je ne serais pas le premier à être poignardé dans ce quartier-là. Tu vis sans penser aux risques.» Ses «vrais» amis comprennent sa volonté de changer de vie, selon lui. Mais dans ce milieu-là, il ne s'est pas fait que des amis.

Même attitude lorsqu'on lui demande s'il a des rêves. «Je n'ai jamais été capable de me voir dans 20 ans. Je me vois à court terme. Je n'aime pas trop rêver. Ça rend trop heureux pour rien. Ce n'est pas réel.»

L'adolescent ne se permet peut-être pas encore de rêver. Mais il sait aujourd'hui reconnaître les vendeurs de mirages. Il reproche aux Lil Wayne de ce monde de faire rêver les jeunes des ghettos en faisant l'apologie de la vie de gangster dans leurs chansons. «Lil Wayne est assis sur des millions. Penses-tu qu'il passe sa vie sur un corner? S'il était vraiment dans un gang, il n'irait pas aux Grammy. Le gars qui passe sa vie sur un corner, c'est parce qu'il n'a pas le choix.» Alain ne veut pas pourrir sur son corner. Il veut «briller» de façon légale.

*Nom fictif.