Après la vague de solidarité, voici le ressac. Les crimes haineux comptabilisés par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ont monté en flèche à Montréal depuis l'attentat qui a fait six morts à la grande mosquée de Québec en janvier, révèlent des chiffres obtenus par La Presse. Certains croient que l'attaque a « ouvert une boîte de Pandore », d'autres estiment que les Québécois tolèrent moins les gestes racistes.

Mis à jour le 3 mars 2017
Gabrielle Duchaine LA PRESSE

Quoi qu'il en soit, les membres de la communauté musulmane ont peur. Certains ont reçu des menaces. Plusieurs se font insulter et intimider sur l'internet et en pleine rue, racontent des leaders communautaires. Ces derniers demandent depuis des semaines l'aide du ministre de la Sécurité publique. Ils attendent toujours une réponse.

« La situation est hors de contrôle », dit Haroun Bouazzi, coprésident de l'Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec.

Il y a quelques semaines, l'homme, qui vit au Québec depuis 17 ans et qui occupe un poste important dans une banque, a été menacé de mort sur Facebook. Il a les larmes aux yeux juste d'en parler. « T'es pu en sécurité au Québec. [...] Le mouvement anti-islam qui se prépare va arriver aussi vite qu'un tsunami. [...] Achètes-toi une veste anti-balles », disait le message anonyme truffé de fautes d'orthographe.

« J'ai peur de mourir », confie le père de famille. Son employeur a dû rehausser la sécurité à son lieu de travail.

Ce n'est pas la première fois que le militant reçoit des menaces, mais depuis l'attentat de Québec, la situation est pire que jamais, dit-il. « Il y a eu une semaine de trêve au lendemain de la tuerie, mais dès que les corps ont été sous terre, c'est devenu fou. »

Les chiffres du SPVM tendent à lui donner raison. Depuis le 30 janvier, soit le lendemain des évènements à la grande mosquée, la police a comptabilisé 30 crimes haineux dans la métropole. À titre comparatif, il y en a eu 137 pour toute l'année 2016, soit une moyenne de 11 par mois, et 112 en 2015. Le SPVM fait aussi état de 80 incidents haineux non criminels dans le dernier mois.

« Si on prend les statistiques, depuis l'attentat, c'est vrai qu'il y a eu plus de crimes haineux », note le commandant du module des crimes et des incidents haineux à la police de Montréal, .

Pourquoi une telle hausse ? La policière émet deux théories.

D'abord, « il est possible que des citoyens aient des réactions [à l'attentat] et que ça ce manifeste par des propos sur internet ou ailleurs », dit-elle. Mme Cournoyer explique que la majorité des crimes haineux (comme des menaces ou du harcèlement par exemple) sont commis sur les réseaux sociaux.

Ensuite, dit-elle, l'attaque contre la mosquée a très bien pu engendrer une hausse du nombre de dénonciations. « Avant Québec, il y avait une banalisation » de certains comportements, explique le commandant. Depuis, le niveau de tolérance envers les gestes haineux a diminué et les gens sont peut-être plus nombreux à contacter la police, croit-elle.

Les membres de la communauté à qui nous avons parlé penchent plus vers la première explication.

« Avant, il y avait des insultes à la sauvette, mais maintenant, on dirait qu'ils se sentent légitimes et c'est ça qui est effrayant. C'est comme si on avait ouvert une boîte de Pandore », note Ève Torres, coordonnatrice de l'organisme La voie des femmes et musulmane pratiquante. Ce phénomène, elle l'observe autant dans les nombreux témoignages que son organisme recueille depuis un mois que dans sa vie privée.

Mardi, elle s'est fait traiter de « salope » et « d'hostie d'Arabe » devant son fils de 4 ans par un groupe d'hommes dans un restaurant McDonald's. Sur le coup, elle leur a ri au visage. Mais le lendemain, dans le métro, elle a caché son voile sous son capuchon. « Je voulais être invisible. »

Aussi dans la foulée des événements de Québec, un collègue de travail lui a déclaré que son foulard islamique l'agressait. « Les gens se sentent à l'aise de venir vers vous comme ça. »

Azeddine Hmimsa, imam dans le quartier Rosemont et doctorant en science des religions, parle lui aussi d'un « malaise » depuis le 29 janvier. « Des groupuscules qui se cachaient sont sortis. Ils veulent être connus. Ils parlent de ce qui est arrivé avec fierté. Le danger, c'est de banaliser ces groupes », dit-il.

Il met en garde contre les généralisations. « Ce n'est pas les Québécois. Ce n'est pas la population. Ce sont des gens qui étaient déjà là [avant l'attentat] et qui osent être visibles. »

À la mosquée où il prie, à Laval, les gens ont tellement peur qu'ils montent tour à tour la garde devant la porte durant la prière. « Je sais qu'il y a la même chose dans plusieurs autres mosquées », dit-il.

Au SPVM, on se fait rassurant. « Il y a un sentiment d'insécurité qui est généré par des propos, dit Carolyn Cournoyer, mais il n'y a pas de menace présentement à Montréal. Montréal est sécuritaire. »

La policière invite toutefois ceux qui craignent pour leur sécurité à prendre contact avec la police. Le SPVM compile depuis juin les incidents haineux, soit des événements non criminels qui affectent le sentiment de sécurité. Cela permet notamment au corps de police de mieux évaluer le sentiment de sécurité sur son territoire et d'exercer une vigie à l'endroit de certains individus qui reviennent souvent dans les plaintes. Lorsqu'ils sont répétés, des incidents peuvent devenir des crimes et se retrouver devant les tribunaux.

Image fournie par Haroun Bouazzi

Menaces de mort reçues par Haroun Bouazzi en février 2017

Photo François Roy, La Presse

Haroun Bouazzi, coprésident de l'Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec

Qu'est-ce qu'un crime haineux?

C'est une infraction inscrite au Code criminel qui est « motivée ou soupçonnée d'être motivée par la haine de la race, l'origine nationale ou ethnique, la langue, la couleur, la religion, le sexe, l'âge, l'incapacité mentale ou physique, l'orientation sexuelle ou tout autre facteur similaire », explique le SPVM. Le crime haineux n'est pas inscrit comme tel au Code criminel. La personne sera donc accusée de menace, de voie de fait, d'agression armée, etc. La caractère haineux d'un crime est toutefois un facteur aggravant.