Les travaux sont maintenant lancés sur le boulevard Henri-Bourassa, dans le nord de l’île de Montréal, où la Ville aménagera d’ici 2027 une longue voie réservée aux autobus et une autre pour les vélos. Le projet amènera cet axe névralgique « vers le futur », maintient Montréal, malgré une forte opposition commerciale.

Ce qu’il faut savoir

Un Service rapide par bus et un Réseau express vélo seront aménagés d’ici trois ans sur le boulevard Henri-Bourassa.

Les travaux viennent d’être officiellement lancés.

La Ville y voit un projet de transformation majeure des habitudes, mais des commerçants s’y opposent.

« Ce boulevard, il sépare le quartier en deux et il est extrêmement dangereux depuis toujours. Ce n’est pas accueillant pour personne et la majorité des intersections sont accidentogènes. On n’avait pas le choix d’agir », a affirmé la responsable des infrastructures au comité exécutif et mairesse d’Ahuntsic-Cartierville, Émilie Thuillier, au coin de l’avenue de l’Esplanade, lors d’une visite médiatique.

Depuis peu, les ouvriers sont nombreux et les « pépines » à l’œuvre sur ce premier tronçon de travaux de plus de 2 kilomètres, entre l’avenue Marcelin-Wilson et la rue Lajeunesse. À terme, le « corridor de mobilité durable » que veut réaliser la Ville d’ici 2027 – en combinant le Service rapide par bus (SRB) et le Réseau express vélo (REV) – fera 18 kilomètres entre l’autoroute 13 et le boulevard Lacordaire. Trois arrondissements seront traversés.

Le boulevard passera de quatre à deux voies automobiles par direction. « C’est ce dont on a besoin », juge Mme Thuillier, qui y voit une façon de « transformer les habitudes ». Dans chaque sens, une voie ira aux cyclistes, en bordure de rue, alors que l’autre sera exclusivement réservée aux autobus. « On amène ce boulevard vers le futur », illustre-t-elle.

Bientôt, il va y avoir plus de gens qui vont s’y déplacer, mais de façon durable.

Émilie Thuillier, responsable des infrastructures au comité exécutif

60 000 passagers, et après ?

À la Société de transport de Montréal (STM), le président Éric Alan Caldwell rappelle que 60 000 personnes transitent déjà quotidiennement en autobus sur le boulevard Henri-Bourassa. « Juste sur le tronçon en construction ici, c’est 40 000. Ces gens-là, on doit leur offrir un meilleur temps de déplacement et plus de prévisibilité », note-t-il, en espérant que ces chiffres augmenteront une fois le projet entièrement livré.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Le boulevard Henri-Bourassa passera de quatre à deux voies automobiles dans chaque direction.

« La réalité, c’est que dans le nord de Montréal, il manquait un lien intermodal entre les réseaux comme le métro Henri-Bourassa ou le futur REM. Là, on va venir compléter le réseau avec un service rapide reliant tous ces modes lourds », persiste M. Caldwell.

Cela dit, contrairement au SRB Pie-IX, le futur SRB d’Henri-Bourassa sera « léger », dans le sens où il n’aura pas d’empreinte physique sur la voie.

Il s’agira surtout d’une voie réservée, avec des feux de circulation synchronisés et des temps de parcours plus fréquents, ce qui coûte moins cher et se réalise plus rondement. On estime qu’un SRB « léger » peut néanmoins avoir jusqu’à 85 % d’efficacité par rapport à un SRB « dédié » comme celui du boulevard Pie-IX.

Je n’avais pas le goût qu’on embarque dans un autre projet de huit à dix ans. J’avais le goût qu’on change tout de suite la qualité de la mobilité de nos clients.

Éric Alan Caldwell, président de la STM

Ce dernier assure que son équipe « surveillera de près » l’application des règles dès la première année d’implantation du projet, en 2027, pour s’assurer que les automobilistes n’utiliseront pas la voie réservée aux autobus. « Ça va être crucial pour l’efficacité du projet que les règles, elles soient appliquées. »

L’opposition ne dérougit pas

Dès le départ, le projet est toutefois assez mal passé dans le milieu commercial. Une pétition demandant à la Ville de reconsidérer ses intentions a d’ailleurs recueilli plus de 3000 signatures dans la dernière année.

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Émilie Thuillier et Éric Alan Caldwell répondent aux interrogations d’un commerçant inquiet.

Pendant notre visite, un commerçant a interrompu la mairesse Thuillier en déplorant que « l’administration de Valérie Plante vient d’une autre planète ».

Il y a plusieurs commerçants qui ont fermé depuis que vous avez annoncé le projet. Vous avez pensé à ça ? Ici, dans le quartier, tout le monde est contre.

Un commerçant mécontent, lors de la visite médiatique

Le propriétaire de la boucherie Salaison St-André, André Savoie, seconde. « On a le goût de tout vendre et de sacrer notre camp. Tout ce qu’on demandait, c’était de revoir le projet, de prendre une pause et de nous consulter pour garder certaines places de stationnement. La Ville ne nous a jamais écoutés », martèle-t-il.

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La boucherie Salaison St-André

« Ils nous ont dit qu’ils nous donneraient du stationnement sur des rues perpendiculaires, mais il aurait fallu faire ça en premier. Une fois que le chantier est lancé, nous, on est morts, il n’y en a plus, de places. On a même de la difficulté à faire livrer nos denrées actuellement », ajoute M. Savoie.

Émilie Thuillier, elle, rétorque que les commerçants ont reçu un « accompagnement personnalisé ». « On a tenu des rencontres avec eux, on est allés voir les besoins avec chacun d’entre eux. Il y a aussi un agent de liaison qui dialogue avec eux directement. La Ville souhaite réellement qu’ils en tirent aussi les bénéfices. »

Sur le fond, elle ajoute toutefois : « Comme humain, je pense qu’on est tous pareils, on voit toujours d’abord ce qu’on va peut-être perdre avant d’être capables de voir ce qu’on va gagner. » « C’est pour ça qu’il faut faire les travaux, l’implanter. Et après, les gens vont le voir collectivement », conclut l’élue.