Le petit rorqual aperçu à Montréal le week-end dernier se trouvait toujours dans les eaux montréalaises mardi, au péril de sa vie. Aucune opération pour l’évacuer de la zone n’aura lieu, selon le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins.

Publié le 10 mai
Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

Une lueur d’espoir habitait les bénévoles du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins mardi matin, quand le petit rorqual est resté absent de la surface pendant plusieurs heures. On espérait qu’il avait finalement décidé de rebrousser chemin pour parcourir les 450 kilomètres le séparant de son habitat naturel, dans l’estuaire du Saint-Laurent.

Quand le dos courbé du cétacé – généralement source d’émerveillement – a refait surface près de l’île Sainte-Hélène en fin de matinée, c’est plutôt la déception qui était au rendez-vous.

On ne pense pas que cet animal-là a un bon pronostic [de survie]. Ce n’est pas une bonne idée pour lui d’être là, d’être encore là.

Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM)

Les petits rorquals vivent généralement en eau salée, dans l’estuaire ou le golfe du Saint-Laurent ou, à la limite, dans le Saguenay. La salinité a un impact sur le type de poissons que mangent les baleines, et les protège des envahissements d’algues, explique M. Michaud.

Selon M. Michaud, la couleur du petit rorqual pourrait devenir de plus en plus brune au fur et à mesure qu’une colonie d’algues s’installera sur son dos, comme ça avait été le cas avec le rorqual à bosse venu à Montréal en 2020. « Les baleines ne sont pas habituées aux algues, souligne-t-il. Quand ça arrive, ça peut faire des lésions et des ouvertures, par laquelle une infection peut s’infiltrer. »

Risques de collision

Autre risque majeur pour le petit rorqual : entrer en collision avec un navire sur un fleuve beaucoup plus achalandé que dans son habitat naturel. Un avis à la navigation a déjà été diffusé pour informer les pilotes de la présence du cétacé. Plus de 2000 navires circulent dans le port de Montréal – le plus important de l’est du Canada – par année, selon les données du Port.

Et les collisions entre les navires et les baleines sont loin d’être rares au Québec. Au point où dans des zones du golfe du Saint-Laurent, la vitesse des navires est limitée à 10 nœuds. La mesure vise notamment à protéger la baleine noire de l’Atlantique Nord, dont il reste 336 spécimens au total dans le monde, selon le gouvernement du Canada.

Un cadre éthique pour intervenir

Malgré tous ces risques, le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins a statué qu’il n’interviendrait pas pour tenter d’aider le petit rorqual à rebrousser chemin. « Dans ce cas-ci, c’est un phénomène naturel auquel on fait face, il n’y a pas d’enjeu de sécurité publique et l’espèce n’est pas non plus en péril », explique Robert Michaud.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

« Il n’existe à l’heure actuelle aucune technique connue ou expertise dans le monde pour déplacer ou repousser un animal marin de cette taille sur 400 km », précise le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins sur son site web.

Il s’agit des trois critères sur lesquels se base le Réseau pour décider d’aller de l’avant avec une intervention plus musclée.

« Il n’existe à l’heure actuelle aucune technique connue ou expertise dans le monde pour déplacer ou repousser un animal marin de cette taille sur 400 km, précise aussi le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins sur son site web. L’animal doit choisir de rebrousser chemin par lui-même. »

Robert Michaud rappelle aussi que le Réseau effectue jusqu’à 700 interventions d’urgence pour des espèces marines en péril au Québec chaque année. Deux autres sont en cours en ce moment. « Des animaux qui meurent, il y en a tous les jours, c’est normal, c’est difficile à accepter parfois pour nous les humains, les urbains surtout », admet le spécialiste.

Tous les spécialistes ne s’entendent pas sur cette question. « Là, on a un animal qui s’est éloigné de son habitat et on a l’occasion extraordinaire de le suivre », affirme Daniel Martineau, professeur retraité de la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, spécialisé en mammifères marins. À son sens, un émetteur de signalisation devrait être installé sur le petit rorqual pour suivre ses mouvements, aider à prévenir la navigation et, le cas échéant, trouver sa carcasse plus rapidement. « On a une occasion unique d’en apprendre plus, poursuit-il, et peut-être de protéger l’animal. »

Avec La Presse Canadienne

En savoir plus

  • 1901
    Année où des petits rorquals s’étaient aventurés à Montréal. Il n’y a ensuite pas eu de signalement pendant 120 ans.
    source : La Presse Canadienne
    2018
    Année du dernier signalement de petit rorqual en amont de Québec. Le cétacé se trouvait à Lévis.
    source : Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM)