Des résidants de l’est de Montréal craignent le pire pour leurs résidences, déjà aux prises avec des problèmes de fissures, si le chantier du Réseau express métropolitain (REM) est déplacé comme prévu près de l’avenue Souligny, dans Tétreaultville. Si Montréal se dit impuissant devant cette situation, CDPQ Infra assure de son côté que la question des vibrations sera prise en compte.

Publié le 2 février
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Le REM va être une catastrophe pour notre quartier. Si on n’agit pas avant, le gouvernement et la Ville vont devoir garrocher de l’argent à longueur de temps dans Tétreaultville », fustige Justin Addison, un résidant de la rue Taillon, qui habite tout près d’où passera le nouveau tracé.

Une entente a été annoncée la semaine dernière entre CDPQ Infra et le Canadien National (CN) pour l’utilisation d’une partie de l’emprise ferroviaire entre les avenues Souligny et Dubuisson, dans Tétreaultville. Cela signifie qu’une portion aérienne de quatre kilomètres du REM de l’Est sera déplacée et ne passera finalement plus par la rue Sherbrooke Est, écartant ainsi la possibilité de connexion avec la ligne verte du métro et la station Honoré-Beaugrand.

Fissures et sols argileux

S’il soulage les résidants de la rue Sherbrooke, ce changement de tracé inquiète ceux de Tétreaultville, où les problèmes de fissures et la réalité des sols argileux sont déjà « très préoccupants », disent-ils. Plusieurs voisins ont découvert par dizaines des fissures sur les murs de leurs bâtiments. Une page Facebook, les Sinistrés de Tétreaultville, a été mise sur pied récemment. D’après la Ville, ce phénomène serait principalement attribuable aux changements climatiques et à la sécheresse estivale, surtout pour les maisons reposant sur des sols argileux qui requièrent certains travaux d’entretien. Mais pour les citoyens, ces fissures sont aussi le résultat des vibrations engendrées par les chantiers environnants, dont celui du projet immobilier des Cours Bellerive.

L’automne dernier, puis cet hiver, des citoyens ont mandaté eux-mêmes un ingénieur en structure du bâtiment qui leur a confirmé que les machineries peuvent causer des dommages liés à la vibration. Cet ingénieur n’a toutefois pas souhaité commenter publiquement le dossier. « Je peux vous dire qu’il a montré des signes d’inquiétude. On ne nie pas que les changements climatiques jouent là-dedans, mais on pense que c’est plus large », lance Marc-André Dinelle, qui demeure avenue Meese.

« Les risques sont là »

MM. Addison et Dinelle disent avoir eu les « jambes sciées » lorsqu’ils ont appris, la semaine dernière, qu’une portion du REM de l’Est serait déplacée dans leur quartier, tout près de leurs résidences. « Si des projets somme toute modestes amènent déjà leur lot phénoménal de problématiques sur nos bâtiments, pouvez-vous imaginer ce que ça sera avec le REM ? C’est majeur pour nous. On parle déjà de réparations requises entre 35 000 $ et 100 000 $ », insiste M. Addison. Il affirme que plusieurs centaines de foyers pourraient être affectés par ces vibrations supplémentaires.

On est plus qu’inquiets. Les vibrations du chantier du REM vont avoir un impact majeur sur nos maisons, surtout considérant l’état de nos sols. Ça stresse beaucoup, beaucoup de monde.

Marc-André Dinelle, résidant de Tétreaultville

« C’est vraiment préoccupant », insiste Fannie Beaudry-Potvin, géologue de formation, qui habite aussi avenue Meese. « On a beau être sur des fondations profondes, les risques sont là. On ne comprend pas pourquoi les autorités n’agissent pas, surtout que ces problèmes ne datent pas d’hier », affirme-t-elle.

Pour le professeur Alfred Jaouich, du département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’UQAM, il est évident que des « risques » existent à l’arrivée d’un chantier comme le REM dans un contexte de sols argileux. « Ça peut créer des glissements de terrain et toutes sortes de situations problématiques, surtout s’ils remettent encore plus de poids sur les talus. Il faudra faire des études géotechniques et faire évaluer le type d’argile, ou encore leur tenue en eau », prévient-il. « On ne peut pas construire sans évaluer un type de sol, ce qui est malheureusement souvent le cas. J’espère vraiment que la nature du sol va être bien identifiée », ajoute M. Jaouich.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Virginie Cousineau, directrice des affaires publiques de CDPQ Infra

« Questionnements légitimes »

Chez CDPQ Infra, la directrice des affaires publiques, Virginie Cousineau, affirme être au fait des préoccupations entourant les vibrations, mais aussi les poussières et le bruit qui seront engendrés par le chantier. « Les questionnements des citoyens sont légitimes. Nous prendrons le temps d’y répondre dans le cadre des rencontres que nous tiendrons prochainement », assure-t-elle, soulignant « que nos projets se réaliseront dans un cadre réglementaire strict faisant l’objet d’un décret environnemental du gouvernement » et d’un examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

Son groupe dit « être à mener une étude d’impact sur l’environnement qui documentera la qualité des sols géotechniques et qui va inclure l’axe Souligny ».

Si on est situés à proximité de la résidence, on va installer des sismographes pour nous permettre de suivre en tout temps le niveau de vibrations chez les riverains, et moduler nos techniques de construction. Notre cadre est très strict.

Virginie Cousineau, directrice des affaires publiques de CDPQ Infra

Aux citoyens qui craignent de ne pas être entendus, CDPQ Infra assure qu’elle les écoutera. « Le risque de tomber dans une faille est très faible, voire impossible », dit la porte-parole, qui précise toutefois qu’en cas de besoin, des mécanismes de dédommagement seront appliqués auprès des citoyens touchés.

Le député caquiste de Bourget, Richard Campeau, lui, indique qu’il est « au fait qu’il y a dans le secteur privilégié pour ce nouveau tracé des préoccupations concernant les vibrations ». « Je vous assure que CDPQ Infra est bien au fait des enjeux de sol que l’on a dans Tétreaultville et y portera une attention particulière », soutient-il, réitérant que des consultations auront lieu prochainement.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Lessard-Blais, maire de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

« Manque de transparence »

Pendant qu’à Toronto, une réglementation encadre déjà le concept de vibrations entourant les chantiers, Montréal dit de son côté se trouver dans un vide juridique. « La loi ne nous permet pas de légiférer sur les vibrations. On ne peut pas réglementer. Et de toute façon, on n’a pas les ressources pour le faire », dit le maire de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, Pierre Lessard-Blais.

« On comprend les inquiétudes très légitimes des citoyens. Ce qu’on tente de faire, c’est de dresser un portrait des cas de fissures et d’affaissements du sol, pour inciter Québec à se pencher là-dessus, et avoir une réflexion plus large », ajoute l’élu, qui a participé à une rencontre sur le sujet récemment.

Il dénonce aussi le « manque de transparence » de CDPQ Infra.

S’ils créaient des vrais liens avec les arrondissements, comme on le demande depuis longtemps, on n’en serait pas là.

Pierre Lessard-Blais, maire de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

« La modification du tracé nous a été annoncée la veille. C’est un peu leur manière de fonctionner. Ce qu’on vit à Tétreaultville, c’est un autre exemple. On ne sent pas que les scénarios sont partagés avec le public, alors qu’ils ont un impact majeur sur leur vie », déplore-t-il. « Tous les scénarios de tracé et d’implantation doivent être analysés, avec leur impact sur la qualité de vie des gens et leurs coûts. Et après, s’il y a un manque sur la facture, ce sera à Québec d’allonger l’argent », persiste le maire.

De nombreux obstacles

Mars 2021 : La majorité des sept membres du comité sur l’intégration urbaine du REM de l’Ouest disent avoir l’impression de ne pas avoir pu se prononcer sur des éléments importants du projet.

Septembre 2021 : Une étude révèle que la construction d’un tunnel de 5 km pour faire passer le REM de l’Est sous le centre-ville serait techniquement « réalisable ». CDPQ Infra maintient que cette option demeure trop risquée, convenant toutefois de creuser un tunnel de 500 m entre l’Est et le centre-ville de Montréal.

Novembre 2021 : « Ce projet-là doit être modifié », affirme le premier ministre du Québec, François Legault, à propos du REM de l’Est, en réponse à une nouvelle manifestation qui s’était tenue contre ces structures en hauteur, alors qu’il visite la mairesse Valérie Plante, fraîchement réélue. « On doit en faire beaucoup plus pour rendre le REM de l’Est plus acceptable », insiste M. Legault.

Janvier 2022 : La Presse révèle que deux explosions imprévues ont secoué le chantier du REM de l’Ouest à l’été 2021. CDPQ Infra annonce aussi que le premier tronçon du REM, sur la Rive-Sud de Montréal, ne sera finalement pas prêt pour le printemps ou l’été 2022. Il est reporté à l’automne, en raison de la COVID-19.