Bien sûr que j’ai lu le livre de Denis Coderre.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Je me suis plongé là-dedans avec une curiosité certaine, mais aussi avec diverses appréhensions. Et si c’était un ramassis d’idées poussiéreuses ? Et si c’était aussi soporifique qu’une plateforme électorale ? Et si c’était mal écrit ?

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Denis Coderre

Je vous dis d’emblée que j’ai plutôt apprécié ma lecture. J’aime que l’on réfléchisse à l’avenir des milieux urbains et c’est ce que fait cet ambitieux politicien, mais surtout ce Montréalais qui a un profond amour pour sa ville.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais dire à ceux qui consacrent beaucoup de temps à établir de curieux amalgames afin de décrypter ma pensée sur les enjeux municipaux que je ne suis téléguidé par aucune force cosmique. Les Éditions La Presse m’ont envoyé une version PDF du livre lundi dernier en même temps qu'à tous les autres journalistes.

Plate de même !

Revenons donc à Denis Coderre, à qui l’on reproche d’avoir fait un effeuillage interminable et calculé au cours des derniers mois. Là-dessus, j’aimerais préciser que, depuis un an, ce sont les médias (je m’inclus là-dedans) qui tentent de faire tomber les bretelles de l’ancien maire de Montréal. Lui, pendant ce temps, il travaillait à ce livre avec un groupe de collaborateurs et ne souhaitait pas confirmer son retour.

Faut-il lui en vouloir pour cela ?

Cet ouvrage, dont le titre est Retrouver Montréal (ce n’est pas clair si c’est Denis Coderre qui veut retrouver sa ville ou si ce sont les citoyens), fait visiblement partie d’une vaste stratégie politique et marketing. Il faut être naïf pour ne pas voir cela. Mais on doit reconnaître que cet exercice a été fait avec beaucoup de sérieux.

À mi-chemin entre l’essai et le programme électoral détaillé, ce livre est un genre auquel nous sommes peu habitués au Québec. Cela se voit davantage aux États-Unis et en Europe. C’est ainsi qu’il faut l’aborder.

Au fil des pages, on réalise que Denis Coderre a été très chanceux de pouvoir s’offrir le luxe de disposer de deux années de réflexion afin d’écrire un livre où il peut étaler sa vision d’une ville qu’il connaît comme le fond de sa poche. Cette liberté, Valérie Plante ne l’a pas en ce moment.

Certains seront tentés de dire que certaines idées que l’on retrouve dans cet ouvrage s’inspirent de l’actuelle administration. Il est vrai que le concept de l’axe de métro proposé par Denis Coderre ressemble étrangement à la fameuse ligne rose de Valérie Plante. Mais pour le reste, il faut retourner voir les réalisations de l’ancien maire entre 2013 et 2017 pour se rendre compte qu’il reprend les bases de son approche et pousse les choses plus loin.

Il a choisi de consacrer le premier bloc de son livre (il y en a cinq) au fameux « vivre-ensemble ». Il est vrai que cet aspect de la vie urbaine l’a toujours intéressé. Mais il sait aussi que ce sujet est la colonne vertébrale de Projet Montréal.

La question de l’itinérance occupe plusieurs pages. Il en profite pour rappeler qu’il est à l’origine du dénombrement des personnes en situation d’itinérance qui permet d’avoir une meilleure vue d’ensemble sur ce grave problème.

La problématique de l’itinérance, comme plusieurs autres, l’amène à défendre le pouvoir des villes.

On ne définit plus le monde en fonction des pays ou des continents, mais en termes de villes.

Denis Coderre, dans son livre Retrouver Montréal

Celui qui a doté Montréal de pouvoirs supplémentaires en poussant l’Assemblée nationale à lui donner le statut de métropole souhaite en obtenir encore plus afin qu’elle quitte son perpétuel état de quémandeuse auprès des gouvernements. Dans un tel contexte, une ville comme Montréal « ne peut pas espérer investir dans la durée ».

Il croit notamment que Montréal devrait jouer un plus grand rôle dans la gestion des écoles, comme c’est le cas à Chigago, New York et Washington. Le Montréal du XXIe siècle est, pour Denis Coderre, « un gouvernement de proximité ».

Sur la question des revenus provenant de l’impôt foncier, qui sont à la base de la structure financière des villes, il reconnaît que plusieurs choses sont à revoir. Il parle d’inégalités et d’injustice. Pour lui, il est anormal qu’un boulanger artisanal installé « dans un 800 pieds carrés » paie les mêmes taxes municipales qu’un café situé à côté, mais exploité par une multinationale largement profitable.

L’une des choses qui opposent Denis Coderre à l’administration actuelle est sa conception de ce que doit être une ville de la taille de Montréal.

Selon lui, l’« esprit de quartier » qui règne en ce moment divise la population. Sans être contre une vie de quartier, bien au contraire, il affirme qu’elle doit se faire tout en faisant rayonner la métropole.

Bref, il veut le beurre et l’argent du beurre. Il veut contenter tout le monde.

« Plusieurs sont tentés de réinventer la ville, écrit-il. Je crois, au contraire, qu’il faut l’assumer, la respecter, telle qu’elle est dans toute sa diversité. »

Aucun aspect de la réalité montréalaise n’échappe à Denis Coderre : santé mentale des jeunes, profilage racial, logement social, culture, accès au fleuve et, bien sûr, économie. Dans ce chapitre, il s’attarde sur le thème de l’économie collective (ou économie sociale) qu’il encense. En lisant cela, je me disais que l’on pourrait faire du copier-coller et faire figurer ce passage dans la plateforme de Projet Montréal.

On retrouve dans chacune des pages de ce livre la pensée de Denis Coderre, mais on sent bien qu’il surligne les idées qu’il a en commun avec le parti qui l’a délogé en 2017 comme s’il voulait rappeler qu’il n’est pas si différent de lui, finalement.

Ce livre est-il révolutionnaire ? Sans doute pas. Mais les idées qui sont y présentées sont ancrées sur des bases réelles et ont un véritable horizon. En ce sens, cette lecture demeure enrichissante.

Ce livre n’est pas une autobiographie, mais l’emploi du « je » y est abondant. Il regorge également d’expressions populistes (il nous ressort son fameux « marcher et mâcher de la gomme en même temps ») et de clichés de politicien (« gouverner, c’est choisir, c’est prendre des décisions aux bons moments »). Mais je dois reconnaître que la langue est juste et claire.

Denis Coderre aurait pu choisir d’écrire ce livre avec des collaborateurs entièrement anonymes, mais il a souhaité le faire avec un comité de rédaction qui l’a aidé à exposer ses idées. Ces gens d’horizons et d’âges différents sont Nathalie Brunet, Francis Gosselin, Ismaël Gueymard, Gabrielle Madé, Luce Richard et Jean-Jacques Stréliski. Il ne serait pas étonnant de les retrouver autour de Denis Coderre prochainement.

Car tout indique que le politicien devenu auteur confirmera qu’il sera candidat à la mairie de Montréal. On verra cela dimanche à Tout le monde en parle où il accordera sa première grande entrevue en direct.

Si tel est le cas, je retiens surtout qu’en vue des prochaines élections, les Montréalais auraient le choix entre deux solides candidats. Nous faisons trop souvent face à un déséquilibre de forces et d’expérience. Là, nous aurions une femme et un homme qui ont chacun un mandat dans le corps, chose très rare en politique municipale.

Valérie Plante possède la riche (mais néanmoins très difficile) expérience de la gestion de la pandémie. Quant à Denis Coderre, il a l’avantage du recul et de la réflexion que lui ont procuré les quatre dernières années.

Je ne sais pas pour vous, mais je trouve cette perspective très stimulante comme citoyen. C’est cela qu’il faut retenir.