Le gouvernement fédéral et la Ville de Montréal ont annoncé le réaménagement écologique de 10 kilomètres de berges de l’île de Montréal, lundi, alors qu’Hydro-Québec se prépare à enrocher de façon massive un tronçon riverain situé à Ahuntsic, au grand dam de résidants du quartier.

Publié le 9 févr. 2021
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse
Isabelle Ducas
Isabelle Ducas La Presse

Ceux-ci déplorent la différence de traitement entre les deux projets, qui voisineront pourtant tous deux avec la rivière des Prairies.

Ce sont 85 millions qu’Ottawa et Montréal investissent pour réhabiliter des berges de cinq parcs et parcs-nature touchés par des inondations dans les dernières années, ont annoncé lundi les deux ordres de gouvernement. Le projet utilisera des techniques inspirées du « génie biologique » comme la plantation de végétaux et d’arbustes. « On ne va pas mettre du béton, ce n’est pas ça, l’idée, à moins qu’il y en ait déjà qui doive être solidifié », a dit Valérie Plante lors de la conférence de presse qui dévoilait l’investissement.

IMAGE FOURNIE PAR HYDRO-QUÉBEC

Modélisation fournie par Hydro-Québec de l’allure que pourraient avoir les berges de la rivière des Prairies

« Les changements climatiques augmentent la fréquence des conditions météorologiques extrêmes face auxquelles il faut aider les communautés à devenir plus résilientes », a souligné la ministre fédérale de l’Infrastructure et des Collectivités, Catherine McKenna.

Les parcs-nature du Cap–Saint-Jacques, du Bois-de-l’Île-Bizard, de l’Île-de-la-Visitation, ainsi que les parcs de la Promenade-Bellerive et René-Lévesque verront leurs berges réhabilitées.

« Épouvantable »

Mais à un jet de pierre du parc-nature de l’Île-de-la-Visitation, dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville, Hydro-Québec s’apprête à remplacer un discret mur riverain de ciment — presque centenaire — de 1,3 kilomètre par une longue digue faite de roches de grande taille. Trois petits tronçons ont été réalisés d’urgence en 2019, et la société d’État tente d’obtenir le feu vert pour terminer le travail.

C’est sans compter sur un groupe de résidants du quartier qui estime que l’installation d’une haute digue riveraine de roche ne convient pas à un milieu urbain comme Ahuntsic.

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Travaux d’enrochement déjà effectués sur la rivière des Prairies, à Ahuntsic

Je pense qu’Hydro-Québec ne s’est pas rendu compte qu’elle était dans un milieu urbain.

Diane Viens, porte-parole du collectif de résidants, en entrevue téléphonique avec La Presse

Mme Viens et ses voisins estiment que l’enrochement est laid, qu’il aura un effet néfaste sur l’environnement et qu’il va à contre-courant de la tendance générale d’accès au cours d’eau par les résidants.

Dans certains établissements le long de la berge, notamment un CHSLD, d’où l’on pouvait voir la rivière des Prairies, « les gens sont assis et voient un tas de roche. C’est épouvantable », a-t-elle dit. Diane Viens, architecte-paysagiste de formation, estime qu’une occasion parfaite de mettre en valeur une bande riveraine est en train de glisser entre les doigts des Montréalais. « On a la chance d’avoir 95 % du parcours qui sont des terrains d’établissements publics ou à caractère public. »

Hydro-Québec maintient son choix

Mais Hydro-Québec ne veut pas revenir sur sa décision d’enrocher le tronçon riverain de 1,3 kilomètre situé entre les ponts Viau et Papineau-Leblanc. Le mur de soutènement qu’elle doit remplacer protège la rive contre l’eau qui s’accumule à cet endroit à cause du barrage qui permet à la centrale de la Rivière-des-Prairies — en aval — de fonctionner.

« Il y a plusieurs critères dont Hydro-Québec a tenu compte » pour prendre cette décision, a expliqué Jonathan Laporte, porte-parole de la société d’État. Selon lui, la reconstruction d’un mur de ciment à l’identique aurait eu des répercussions importantes sur l’environnement, notamment à cause de la nécessité de réaliser des travaux d’assèchement.

IMAGE FOURNIE PAR HYDRO-QUÉBEC

Modélisation de l’allure que pourraient prendre les berges de la rivière des Prairies

Évidemment qu’il y a un aspect économique. Ce sont des travaux qui sont moins coûteux, oui, mais qui sont moins longs à effectuer et qui sont moins invasifs pour la rivière.

Jonathan Laporte, porte-parole d’Hydro-Québec

Diane Viens conteste ce dernier élément. « Ces gros tas de roche, ça réchauffe l’eau, ça empêche toute faune riveraine, a-t-elle fait valoir en entrevue. On a le droit de faire des remblais dans une rivière nulle part dans la province. »

Les trois tronçons déjà enrochés l’ont été d’urgence grâce à un décret obtenu du gouvernement par Hydro-Québec. Le reste des travaux pourraient être soumis au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et font l’objet d’efforts de consultation de la communauté.

Le conseiller municipal du secteur, Jérôme Normand, dit avoir pris acte de la décision d’Hydro-Québec de procéder à l’enrochement massif, mais espère que le BAPE pourra se pencher sur la méthode choisie par la société d’État. Lundi soir, M. Normand et le reste du conseil d’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville se sont aussi prononcés en faveur de l’aménagement d’une promenade le long de l’ouvrage d’Hydro-Québec, quel qu’il soit.

Rives « très endommagées »

Quant au projet commun fédéral et municipal de réhabilitation des berges, il devrait débuter dès cette année.

Le gouvernement du Canada investit plus de 34,3 millions dans ce projet par l’entremise de son Fonds d’atténuation et d’adaptation en matière de catastrophes, tandis que la Ville de Montréal y consacre 51,5 millions.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le parc René-Lévesque, à Lachine

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a donné quelques exemples de dommages aux berges : murets de soutènement effrités, sols grugés et arbres aux racines exposées.

Des solutions écologiques seront retenues pour réparer ces dommages, a-t-elle assuré.

« Ce n’est pas tant que ça va réduire les inondations, parce que, malheureusement, on n’a pas beaucoup de contrôle là-dessus. C’est surtout pour réhabiliter des rives qui sont très endommagées », a-t-elle précisé.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Hydro-Québec s’apprête à remplacer un discret mur riverain de ciment — presque centenaire — de 1,3 kilomètre par une longue digue faite de roches de grande taille.