Valérie Plante ne s’en cache pas. La crise de la COVID-19 lui permet de faire des gestes qu’elle aurait difficilement pu faire avant. C’est ce qu’elle m’a confié jeudi lors d’un entretien téléphonique. Je lui ai demandé si elle faisait référence à la création de son imposant réseau pour piétons et cyclistes qui va entraîner de nombreuses fermetures de rues.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Elle m’a répondu oui sans hésiter.

« Le matin [le 15 mai] où on a lancé ce réseau, j’avais mis mon armure. Quand on présente ce genre de projet, il y a des réactions. Mais dans ce cas-ci, j’avoue que j’ai senti que le vent avait tourné et que la population voulait respirer. »

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Valérie Plante, mairesse de Montréal

Selon elle, « la population est prête à laisser tomber des acquis » pour vivre au cours des prochains mois ce qu’elle appelle « un laboratoire ».

Afin de mieux saisir l’ampleur de ce « laboratoire », précisons que la Ville de Montréal a annoncé la création de 112 kilomètres de « voies actives sécuritaires » et de 88 kilomètres de rues réaménagées. Cela s’ajoute aux infrastructures permanentes qui étaient déjà prévues pour cet été. Ces 327 nouveaux kilomètres vont rejoindre les 900 existants.

Bref, c’est au total 1200 kilomètres de voies cyclables et piétonnières qui vont être offertes aux Montréalais. Du jamais vu !

Dans le contexte de la crise que nous vivons en ce moment, est-ce trop audacieux ? C’est un peu tôt pour le dire, car la première grande étape de la relance commerciale aura lieu lundi et les fermetures de rues vont suivre au cours des prochaines semaines.

En tout cas, certains commerçants, particulièrement ceux de la Petite Italie (on entend surtout ceux-là), pensent que ces fermetures sont absurdes et exagérées. Je comprends parfaitement leur inquiétude. Les commerçants sortent d’une période extrêmement difficile et la lueur est faible au bout du tunnel.

Mais à cela je dis qu’en ce moment tout le monde est inquiet, tout le monde est stressé, tout le monde est fatigué, tout le monde est à bout de nerfs. Peut-on prendre un peu de temps pour respirer et voir comment tous ces éléments vont se rencontrer ?

Valérie Plante est persuadée que ces entraves routières (auxquelles il faut ajouter les nombreux corridors sanitaires) ne causeront pas de problème de circulation, car elle croit qu’il y aura moins de véhicules dans les rues de Montréal. Là-dessus, je suis en total désaccord avec la mairesse. Il suffit de rouler dans les rues de la métropole ces jours-ci pour voir qu’il y a autant de voitures, de camions de livraison et de cyclistes qu’en temps normal, j’entends par-là avant la COVID-19.

La vie à Montréal n’a rien à voir avec celle qu’on a connue au mois de mars. 

Il faut arrêter de composer avec le cadre du début du confinement, celui où il faisait - 10 degrés. Les Montréalais sont dans les rues, les chantiers de construction ont repris, les véhicules se sont mis de nouveau à rouler.

C’est clair qu’on s’apprête à vivre un été très difficile en matière de circulation.

Valérie Plante était tannée d’entendre parler de Montréal comme étant l’épicentre de la COVID-19 au Canada. Selon elle, la création du réseau pour piétons et cyclistes « le plus ambitieux en Amérique du Nord » a déplacé les projecteurs.

« Il doit y avoir un élément cool […] Il faut que les gens puissent se dire : “OK, avec les copains on va se promener dans le Quartier latin, car on sait qu’à tel endroit il va y avoir de l’animation, puis on va se trouver de grandes tables qui respectent la distanciation où l’on va manger des plats qui viennent de camions de bouffe de rue.” C’est ça que l’on veut faire. »

Cette image est idyllique. Mais le problème, c’est qu’on dirait que ce film n’inclut que des acteurs qui ont 26 ans. Or, la palette des Montréalais est beaucoup plus large que ça.

Valérie Plante souhaite que les Montréalais fassent du tourisme… à Montréal. Mais elle aimerait aussi qu’on vienne de l’extérieur. « Je veux qu’on se dise que Montréal est cool, je veux qu’on ait envie de revenir. Je ne suis pas en train de dire que le circuit pour piétons et cyclistes va sauver la réputation de Montréal, mais disons que pour moi, c’est un élément très positif. »

Je trouve prématurée cette évocation de la coolitude montréalaise. Gérons d’abord la crise que nous frappe encore de plein fouet et parlons ensuite de stratégie pour attirer les touristes.

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Les semaines de Valérie Plante ont été bien remplies au cours des derniers mois. Depuis le début de la pandémie, elle a une routine. Elle commence sa journée de travail à la maison. Puis, elle enfourche son vélo, le moment où elle « prend l’air », et se rend à la mairie. « J’ai besoin d’être proche de mon équipe », ajoute-t-elle.

Qu’a-t-elle trouvé le plus difficile au cours de ces dernières semaines ? « Devoir reporter des projets parce que le cash flow n’est plus là. On était sur une fabuleuse lancée en matière de transports collectifs et là, avec la crise de la COVID, il faut revoir nos objectifs. »

Cette crise, Valérie Plante l’absorbe un jour à la fois. Pour le moment, elle prépare la reprise commerciale de lundi. Elle veut accompagner les commerçants dans cette étape. 

Ils sont enthousiastes, mais en même temps inquiets. Je comprends cela. On va les accompagner pour que tout soit sécuritaire. On veut que ça fonctionne. Je n’ai pas envie de refermer la ville.

Valérie Plante

D’un point de vue plus personnel, cette période mouvementée a eu du bon à certains égards. « Ça a fait du bien à la maman que je suis, car je passe plus de temps à la maison. En temps normal, je fais beaucoup de représentation le soir et les fins de semaine. Tout cela est au ralenti. Je suis donc plus souvent avec ma famille. Au début, mes enfants étaient déboussolés. Ils se demandaient ce que je faisais à la maison. Ils sont ados et ont l’habitude d’avoir leurs quartiers. Ils trouvaient que j’étais un peu trop dans leurs pattes. »