À Montréal, les rues commerciales les plus dynamiques sont paradoxalement celles où l’on retrouve le moins de cases de stationnement.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

On entend souvent dire que c’est en raison du manque de stationnement que certaines rues commerciales de Montréal en arrachent. Colin Stewart, titulaire d’une maîtrise en urbanisme et cofondateur d’une entreprise spécialisée dans les données géospatiales, a fait le calcul et montre qu’à Montréal, les rues commerciales les plus dynamiques sont celles où l’on retrouve le moins de cases de stationnement.

« Ça peut sembler contre-intuitif, car dans notre esprit, les cases de stationnement sont souvent associées à l’accessibilité et l’achalandage, explique M. Stewart. Mais dans la réalité, les chiffres nous montrent autre chose. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Colin Stewart, cofondateur de l’entreprise montréalaise Local Logic

Pour réaliser ses calculs, M. Stewart, cofondateur de l’entreprise montréalaise Local Logic, a répertorié le nombre de cases de stationnement sur rue ou hors rue disponibles à 200 mètres ou moins de la partie commerciale de 16 artères commerciales de Montréal. Il a ensuite comparé ces données au taux de vacance des locaux commerciaux des artères tel que calculé par la Ville.

Une tendance se dégage : les artères ayant le moins de cases de stationnement semblent mieux s’en tirer. Par exemple, la rue Fleury Est, principale artère commerciale du quartier Ahuntsic, qui ne compte que 304 places de stationnement par kilomètre, a un taux de vacance des locaux commerciaux de 5,8 %.

À l’opposé, le Quartier latin compte 3126 cases de stationnement, et a un taux de vacance de 16,5 %. La rue Sainte-Catherine Ouest compte 1982 cases de stationnement par kilomètre, et a un taux de vacance de 22,3 %.

La corrélation n’est pas parfaite : la rue Sainte-Catherine Est dans Hochelaga compte 185 cases de stationnement par kilomètre, et son taux de vacances est de plus de 25 %.

« Les résultats individuels fluctuent, car il y a beaucoup de variables en jeu quand vient le temps d’analyser le succès d’une artère commerciale, dit M. Stewart. Il y a la question de la population locale, et des tas d’autres facteurs… Mais lorsque vous isolez la question du stationnement et du taux de vacance, vous voyez qu’ajouter du stationnement ne règle pas le problème. »

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Débat émotif

C’est une récente recommandation de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, qui suggérait à la Ville d’ajouter des cases de stationnement près des artères commerciales afin d’augmenter l’achalandage, qui l’a poussé à faire son analyse. Cette recommandation venait d’une consultation effectuée auprès de 261 commerçants.

M. Stewart était sceptique lorsqu’il en a pris connaissance.

« J’avais déjà fait le calcul pour plusieurs villes dans le monde, et je savais qu’ajouter des cases de stationnement ne produisait pas l’effet escompté. Je voulais voir si ça s’appliquait à Montréal, et, oui, ça s’applique ici aussi. »

Pourquoi les artères où le stationnement est moins abondant s’en sortent-elles mieux ? Parce que le milieu urbain fonctionne de manière inverse à celui d’un centre commercial, dit-il.

« Dans un centre commercial, c’est logique, avoir plus de stationnement permet à plus de gens de venir. Mais en ville, le même calcul ne tient pas. »

En ville, les gens sont dehors et doivent coexister avec la rue, avec le trafic. « Pour créer un environnement plus plaisant, vous ne voulez pas avoir trop de circulation motorisée devant votre commerce. »

Colin Stewart note que la présence de nombreuses cases de stationnement encourage les déplacements en voiture, qui, en revanche, causent des bouchons, du bruit, de la poussière et du danger pour les piétons, les cyclistes et les enfants – bref, une ambiance désagréable.

« Par exemple, l’un des attraits de Montréal l’été est les terrasses devant les commerces. Or, il est beaucoup plus agréable d’être assis à une terrasse de l’avenue du Mont-Royal, qui compte deux voies de circulation motorisée, qu’à une terrasse de la rue Saint-Denis, qui en compte quatre. »

Plusieurs villes ont expérimenté avec le retrait des cases de stationnement, note-t-il.

« Philadelphie a retiré 3000 places de stationnement au centre-ville – 7 % du total – et a vu une augmentation du dynamisme économique. À New York, l’ajout de bandes cyclables sur des espaces qui auraient pu être utilisés pour des stationnements a provoqué une augmentation des ventes de 24 % pour les commerces à proximité. »

Ici comme ailleurs, le débat sur tout ce qui touche le stationnement est souvent très émotif.

« Il y a beaucoup d’opinions divergentes, beaucoup d’idées enracinées. J’ai voulu utiliser des données objectives pour aider tout le monde à y voir plus clair. »

Montréal bonifie son soutien aux artères commerciales

La Ville de Montréal a annoncé mercredi qu’elle investirait cette année 1,7 million pour renforcer les sociétés de développement commercial (SDC), dont le financement maximal passera de 70 000 $ à 100 000 $. « L’effervescence et le dynamisme des artères commerciales et des commerces locaux sont une priorité pour la Ville, a déclaré Luc Rabouin, maire du Plateau et responsable du développement économique et commercial et du design au comité exécutif de la Ville de Montréal dans un communiqué. Notre administration considère qu’il est nécessaire d’agir, dès maintenant, avec des mesures concrètes. Le programme d’amélioration des affaires offre aux SDC les ressources et les outils nécessaires pour continuer à stimuler le commerce dans les quartiers de Montréal. »