Drawn & Quarterly, micro_scope, Eastern Bloc, Alexandraplatz… La métamorphose accélérée du Mile-Ex provoque le départ de petites entreprises québécoises qui ont fait sa renommée.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

« C’est le temps de partir », dit Peggy Burns, résignée.

L’éditrice de Drawn & Quaterly, la plus célèbre maison d’édition de bande dessinée et de romans graphiques au Canada, a appris qu’elle devait quitter l’immeuble qui abrite les bureaux de son entreprise à la fin de son bail, en juin. La bâtisse du Mile-Ex a été vendue le printemps dernier. Celui qui la détenait, Adam Steinberg, grand philanthrope montréalais, est mort subitement à l’âge de 51 ans, le 19 avril 2018.

Le nouveau propriétaire est californien : Spear Street Capital (SSC) conçoit et gère des bâtiments pour des entreprises du secteur des technologies. Fondée en 2001, SSC a aussi acquis, en août 2019, au coût de 153 millions (413,50 $ du pied carré), le complexe O Mile-Ex, qui héberge l’Institut québécois de l’intelligence artificielle, Element AI et l’Institut de valorisation des données, au 6650-6666, rue Saint-Urbain. 

Son souhait est de louer uniquement à des entreprises en intelligence artificielle, qui ont fait du Mile-Ex leur quartier général.

Le géant de l’informatique Microsoft, qui exploite un laboratoire de recherche en intelligence artificielle à Montréal, relocalise aussi ses bureaux dans le Mile-Ex. Quelque 200 employés vont occuper d’ici peu un espace de 32 000 pieds carrés, sur deux étages, rue Marconi.

« Si Adam n’était pas mort, on ne serait pas obligés de déménager, assure Peggy Burns. Le coût du loyer n’était pas un problème. On payait le prix normal. »

Défricheurs

La maison d’édition Drawn & Quarterly a été fondée en 1989 par Chris Oliveros dans le Mile End. Elle occupe un local de 4000 pieds carrés, au 2e étage du 6750, avenue de l’Esplanade, à mi-chemin entre le nouveau campus MIL de l’Université de Montréal et la Petite Italie. Quand elle y a installé ses bureaux, il y a 15 ans, le Mile-Ex n’avait rien de cool.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Penny Pattison, copropriétaire du dépanneur Le Pick-Up

« C’était une zone largement industrielle, où de nombreux Italo-Québécois allaient jouer aux bocce dans le petit parc au coin de la rue dont ils avaient les clés », raconte Penny Pattison, copropriétaire du dépanneur Le Pick-Up, avenue Waverly, à l’angle de l’avenue Alexandra.

« C’est le quartier qui a changé le plus rapidement de Montréal », assure-t-elle. 

Ici, il y a une vingtaine d’années, un bungalow se vendait 125 000 $. Maintenant, le même bungalow est 600 000 $. Il y a très peu de propriétés à vendre. La rareté fait monter les prix.

François Chicoine, courtier immobilier du groupe Sutton, à propos du Mile-Ex

Le Mile-Ex, qui s’étend de l’avenue du Parc à la rue Clark, entre la rue Jean-Talon et les voies ferrées, n’avait même pas de nom. Il s’est appelé Marconi-Alexandra, puis WeLIta (à l’ouest de la Petite Italie), mais aucune de ces deux appellations ne s’est imposée.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Le dépanneur Le Pick-Up, avenue Waverly, dans le Mile-Ex

Le nom Mile-Ex, né de la contraction des noms de deux quartiers voisins, Mile End et Parc-Extension, a été inventé par des courtiers immobiliers « pour donner du cachet au quartier », affirme Penny Pattison, dont le dépanneur n’a rien perdu de son look d’antan : même petit espace encombré aux murs en préfini, mêmes petits tabourets ronds recouverts de similicuir coloré, alignés derrière un comptoir où l’on sert des sandwichs, parmi les meilleurs en ville.

Branchitude

Penny Pattison connaît tout le monde dans le coin, où elle a pris racine il y a 12 ans. Elle a racheté ce dépanneur avec Bernadette Houde à une époque où rien ne laissait entrevoir que ce quartier allait devenir celui de l’intelligence artificielle à Montréal, des restos branchés et de l’architecture contemporaine.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

La terrasse du bar Alexandraplatz, qui a fermé ses portes à la fin de la saison dernière

C’est d’ailleurs elle et ses partenaires qui ont créé et géré pendant sept ans une des adresses les plus célèbres du secteur, l’Alexandraplatz, inspirée des Biergärten allemands, où l’on organisait régulièrement des événements en plein air. Le bar, fermé durant l’hiver, occupait un vaste espace industriel appartenant aux propriétaires de la Brasserie BMV, au 6371, avenue de l’Esplanade. L’été, la porte du garage s’ouvrait, les tables communes sortaient et l’endroit se remplissait.

L’Alexandraplatz a fermé définitivement à la fin de la saison dernière parce que les propriétaires avaient mis l’immeuble en vente.

« On était très tristes. On a vraiment mis beaucoup d’énergie là-dedans pour développer la clientèle. On a adoré ça », dit Penny Pattison, femme d’affaires originaire du nord de l’Ontario.

« Vraiment triste »

En revanche, Le Pick-Up ne risque pas de fermer. Du moins, pas avant longtemps. Le bail signé en 2018 est d’une durée de 10 ans. Mais comme on sait, les baux commerciaux ne jouissent pas d'une aussi bonne protection que les baux résidentiels.

Je trouve ça vraiment triste. À Montréal, dans des quartiers comme le Mile End et le Mile-Ex, il y avait quelque chose de vraiment spécial, d’unique, à cause des petites entreprises qui s’y étaient installées. Aujourd’hui, ces mêmes entreprises doivent partir parce que les loyers doublent et triplent et que les propriétaires vendent leurs immeubles.

Penny Pattison, copropriétaire du dépanneur Le Pick-Up

La boîte micro_scope, qui a notamment produit les films Incendies, de Denis Villeneuve, et Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau, occupe des locaux dans le même immeuble que l’éditeur Drawn & Quarterly, avenue de l’Esplanade. Elle doit aussi déménager à la fin de son bail.

Où ces entreprises se relogeront-elles ?

En ce qui concerne la maison Drawn & Quarterly, elle a trouvé un nouveau local, deux fois plus petit, mais au même prix le pied carré, rue Saint-Denis, près de Jean-Talon, dans lequel elle compte s’installer en février.

Direction Chabanel

Le centre d’artistes Eastern Bloc, qui loge dans un très grand local d’un immeuble de la rue Clark, près de Jean-Talon, doit aussi partir. Le bâtiment qu’il occupe depuis sa création, il y a 12 ans, a été acheté par un promoteur immobilier qui désire poursuivre son expansion. Ce dernier a déjà acquis plusieurs immeubles situés dans le quadrilatère compris entre les rues Clark, Jean-Talon, Saint-Urbain et De Castelnau. Son but : construire des condos et des lofts.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Marie-Michèle Fillion, directrice générale d’Eastern Bloc

Malgré tout, la directrice générale d’Eastern Bloc, Marie-Michèle Fillion, voit les choses positivement.

« À l’époque, quand on a déménagé ici, tout se passait sur le Plateau. Les gens nous disaient : “Où est-ce que vous vous en allez ? On ne viendra jamais ici, c’est beaucoup trop loin.” »

Eastern Bloc a contribué à augmenter la notoriété du quartier. Donc, quand on a su qu’on devait déménager, on a sondé nos artistes et notre clientèle.

Marie-Michèle Fillion, directrice générale d’Eastern Bloc

Direction : quartier Chabanel, où il y a énormément d’espaces commerciaux à louer. « Notre propriétaire a dans son parc immobilier 2,5 millions de pieds carrés d’espaces à louer », précise Marie-Michèle Fillion, dont le centre d’artistes a signé un bail de 10 ans pour un local de 4500 pieds carrés sur deux étages, ayant pignon sur rue.

Peggy Burns, de Drawn & Quarterly, a aussi songé à déménager dans ce secteur de la ville, où les prix sont encore abordables. Mais elle y a renoncé, de peur d’être à nouveau chassée par des entreprises technologiques. « On s’est dit qu’éventuellement, les entreprises en intelligence artificielle allaient s’y installer, dit-elle en éclatant de rire. On a décidé de ne pas y aller. »

Le maire de Rosemont est inquiet

Maire de Rosemont–La Petite-Patrie, François Croteau s’inquiète de la hausse fulgurante des prix dans le Mile-Ex et du départ forcé de plusieurs petites entreprises. « Il faut protéger les emplois locaux et donner accès aux start-up », affirme-t-il. En 2007, quand les industries du textile ont fermé leurs portes, l’arrondissement a adopté une série de mesures pour prévenir la spéculation et protéger les anciennes usines convoitées par les promoteurs immobiliers. Objectif : s’assurer que ces locaux conservent leur vocation commerciale. « Cela a permis d’éviter les hausses de prix et favorisé la relance économique, explique le maire. Le revers, c’est l’emballement. Aujourd’hui, les joueurs se précipitent dans le secteur, comme Spear Street Capital. Ça fait grimper les prix et les loyers des petites entreprises. » Le quartier Mile-Ex exerce aujourd’hui une attraction folle auprès des entreprises liées au développement de l’intelligence artificielle. Que faire ? M. Croteau souhaite créer un comité multipartite avec tous les acteurs – résidants, start-up, élus, promoteurs, etc. – pour doter le Mile-Ex d’une vision d’ensemble. « Les investisseurs ont tout à perdre de voir quitter les acteurs qui ont dynamisé ce secteur », assure-t-il.