Plus je voyais défiler les gens venus présenter la semaine dernière un mémoire lors des consultations publiques sur les locaux commerciaux vacants, plus je me disais que nous étions devant un monstre à plusieurs têtes. Comment attaquer ce grave problème qui a des causes multiples et des répercussions hyper dommageables ?

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Parmi les raisons de ce fléau, il y a le fardeau fiscal auquel font face les propriétaires d’immeubles commerciaux. Montréal est l’une des villes canadiennes où les occupants ou propriétaires d’espaces commerciaux payent le plus de taxes.

Il faut toutefois faire attention, ont rappelé certains membres de la Commission sur le développement économique et urbain et l’habitation, responsable de ce dossier, avant de comparer Montréal à Toronto ou Vancouver. Les dépenses de ces villes (Vancouver et Toronto n’ont pas nos frais de déneigement) et leurs revenus (la valeur du résidentiel y est plus élevée) ne sont pas les mêmes.

Il y a également la multiplication des artères commerciales qui a eu lieu au cours des dernières décennies. Aux grandes rues commerciales historiques (Sainte-Catherine, Saint-Laurent, Saint-Denis, Saint-Hubert, Mont-Royal) se sont ajoutées des artères « sympathiques » qui donnent du pep à certains quartiers (Masson, Saint-Viateur, De Castelneau, Wellington, Fairmount, Laurier Ouest, etc.).

Certains ont montré du doigt la foudroyante concurrence du commerce numérique et des centres commerciaux en ne manquant pas de rappeler que les petits commerces étaient tristement devenus de vulgaires salles d’exposition où l’on vient voir de près certains produits avant de se les procurer sur le web pour moins cher.

Et puis, il y a la fameuse spéculation qui pousse certains propriétaires sans foi ni loi à maintenir leurs locaux vides pendant de nombreuses années. Sandra Campanelli, qui possède l’école de danse Latin Groove, a raconté avoir visité divers locaux vacants avant de tenter de joindre (sans succès) les propriétaires. « Ils ne me rappelaient pas, dit-elle. Et quand j’arrivais enfin à avoir quelqu’un au téléphone, on me demandait un prix de fou. Ils ne souhaitaient pas louer. » Certains lui ont dit qu’ils préféraient ne pas louer et laisser leur immeuble prendre de la valeur.

Il faut avoir un regard vigilant sur les transactions qui s’opèrent. La propriétaire d’un immeuble semi-commercial dans le Mile End a donné comme exemple l’acquisition de huit immeubles totalisant 14 espaces commerciaux par un même propriétaire entre 2014 et 2017, rue Saint-Viateur. À la suite de ces acquisitions, il y a eu six évictions déguisées (augmentation exagérée de loyers).

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

« Les travaux de réfection des réseaux d’égout et de distribution d’eau ont porté des coups durs à certaines artères, dont la rue Saint-Denis qui a du mal à s’en remettre », écrit Mario Girard.

À toutes ces causes, on a ajouté la durée de certains travaux. Les travaux de réfection des réseaux d’égout et de distribution d’eau ont porté des coups durs à certaines artères, dont la rue Saint-Denis qui a du mal à s’en remettre. Finalement, la rareté des espaces de stationnement et la difficulté pour les automobilistes à accéder à ces artères commerciales ont été montrées du doigt.

Il reste une dernière séance (mardi à 14 h), mais d’ores et déjà on peut affirmer que les membres de la Commission auront du pain sur la planche. Par quoi commencer ? Je pense que tout d’abord, un registre détaillé des locaux vacants est une priorité et une urgence. À Montréal, un local commercial sur six est vacant. Pourquoi ces lieux sont-ils vacants ? Depuis combien de temps le sont-ils ? Le propriétaire possède-t-il d’autres immeubles ? Il faut avoir une liste de ces données à jour.

Que doit-on faire avec les abuseurs (ces cas sont connus) ? On les punit avec des amendes ou une taxe supplémentaire après un certain temps ? C’est ce que souhaitent de nombreuses personnes qui ont défilé cette semaine. D’autres, plus conciliants, suggèrent de récompenser ceux qui collaborent.

Le prix de location des espaces commerciaux est quelque chose d’aléatoire à Montréal. Faudrait-il assurer un meilleur contrôle à cet égard ? La définition d’un local commercial est restrictive. Faudrait-il lui donner une certaine souplesse afin d’offrir aux locaux commerciaux un plus grand nombre de vocations ?

Un abaissement du niveau de taxation a été la solution la plus entendue cette semaine. L’expert en fiscalité municipale Pierre-René Perrin a rappelé qu’à Montréal, « la réalité est que les valeurs locatives baissent et les valeurs foncières montent ». Cette taxe, très souvent refilée au locataire, a subi une baisse depuis l’arrivée de l’administration Plante-Dorais. Les commerçants souhaiteraient une plus forte diminution.

J’ajouterais à cela, sur le plan strictement personnel, qu’il faudrait mieux accompagner les nouveaux commerçants qui décident de se lancer en affaires. Je déplore un manque d’originalité dans les concepts de boutiques. On dirait que certains commerçants débarquent avec un concept en faisant fi de la concurrence et en faisant preuve de naïveté.

Le dernier effort, et non le moindre, doit venir des citoyens, à mon avis. La crise que connaissent les petits commerces est d’abord et avant tout liée à nos habitudes de vie et de consommation. C’est sûr qu’il est plus facile d’aller à un seul endroit afin de tout trouver. C’est sûr que c’est plus facile de prendre son ordi et de commander sur le web un article désiré sans avoir à faire le moindre effort.

Mais cette paresse nous coûte cher. Elle tue la vie de nos quartiers, elle efface des emplois par milliers, elle placarde des locaux vides et donne ainsi un côté sinistre au paysage urbain.

La semaine dernière, je suis passé devant le marché Saint-Jacques, coin Atateken et Ontario, un lieu qu’on a longtemps tenté de faire vivre avant de le mettre sous respirateur artificiel. Pendant un certain temps, il y a eu des marchands qui vendaient des produits de qualité (on a tendance à l’oublier, mais notre indifférence face aux petits commerces est aussi un signe d’ignorance de la qualité).

Cette semaine, dans ce lieu magnifique et historique, on a inauguré un Super C. Voilà le résultat de notre insensibilité face aux petits commerces. Un autre supermarché, avec les mêmes céréales Kellogg’s, les mêmes pots de beurre d’arachides Kraft, les mêmes aubaines, s’ajoute à notre univers urbain.

À la fin du XIXe siècle, Émile Zola nous mettait en garde contre l’arrivée des premiers centres commerciaux dans son roman Au bonheur des dames. En 1961, la philosophe et journaliste Jane Jacobs y allait d’une charge à fond de train contre les politiques urbaines qui anéantissaient la vie de quartier des grandes villes dans son ouvrage The Death and Life of Great American Cities.

Plus récemment, dans le livre La ville franchisée, l’auteur David Mangin dénonçait les effets des centres commerciaux. Ils sont, selon lui, à l’origine de la laideur des nouveaux paysages urbains et de l’appauvrissement culturel qui frappe nos sociétés.

Combien faudra-t-il de cris d’alarme de la sorte pour nous réveiller, pour nous faire prendre conscience que nous faisons perdre à notre propre milieu son âme et son cœur ? Combien faudra-t-il de SOS comme ceux-là pour nous sortir de notre vie rangée et franchisée ?