On leur avait promis un grand espace vert, ils ont obtenu un grand mur gris. Des résidants du sud-ouest de Montréal sont mécontents que l’aménagement de leur rue ne corresponde pas à ce qui avait été présenté lors de l’annonce du projet de réfection de l’échangeur Turcot.

Antoine Trussart Antoine Trussart
La Presse

« J’aimerais ça voir des pots de fleurs comme au centre-ville et des arbres de l’autre côté de la rue », raconte Rose Vincent, 63 ans, qui habite rue De Roberval depuis sa naissance. « On a hâte de voir des fleurs et des arbres juste pour notre santé mentale. Quand tu regardes [le mur de l’autoroute] à longueur de journée, tu as l’impression d’être en prison. » Elle espère que la verdure viendra contrer l’effet d’îlot de chaleur causé par tout ce béton en face de chez elle.

Les habitants de la rue résidentielle du quartier Côte-Saint-Paul vivent avec les désagréments des travaux de reconstruction de l’échangeur Turcot depuis 2015. Bruit et vibrations intenses jour et nuit, poussière, fissures dans les fondations de leurs maisons, tuiles de salle de bains craquées et fenêtres brisées font partie de leur quotidien.

Au bout de ces « années d’enfer », Sylvie Robillard croyait pouvoir compter sur le verdissement de son petit bout de rue. Finalement, Mme Robillard et ses voisins constatent que l’aménagement réalisé est bien loin de ce qui a été présenté à plusieurs reprises dans les documents du projet de l’échangeur Turcot.

« Je pensais que [l’autoroute] aurait été plus loin », confie Mme Robillard. C’est effectivement ce que laisse croire une illustration du réaménagement de leur rue utilisée jusqu’en 2016 par le ministère des Transports du Québec.

Son conjoint, Richard Forté, habite la même petite maison depuis sa naissance. Il déplore l’absence de communication des responsables du chantier, qui ne sont « jamais » venus parler aux résidants. Le couple a assisté à quelques réunions du comité de bon voisinage du Sud-Ouest, qui se réunit depuis 2014 dans le quartier voisin de Saint-Henri. Il n’y a pas entendu parler de l’aménagement de sa rue.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Les habitants de la rue résidentielle du quartier Côte-Saint-Paul n’ont pas eu droit au grand espace vert tel qu’il avait été présenté lors de l’annonce du projet de réfection de l’échangeur Turcot. De gauche à droite : Rose Vincent, sa mère Francesca Mazzarelli, Richard Forté et Sylvie Robillard

« On nous a oubliés, pourtant, on est des citoyens. On paie nos taxes comme tout le monde », rappelle Rose Vincent, qui partage un duplex avec sa mère âgée.

On est vraiment pris en otage, ils ne nous donnent pas de dédommagement. J’essaie de protéger ma mère parce que je suis sa proche aidante, mais on est fatiguées de se battre.

Rose Vincent, résidante du quartier Côte-Saint-Paul

Un autre voisin, Mario Penne, se dit « mécontent » de la manière dont s’est déroulé le chantier. « Ce n’est pas ce qu’ils avaient promis. Ce sont des gens qui travaillent dans les bureaux, c’est très facile de faire des promesses dans les bureaux », poursuit-il.

Il donne en exemple le fait que personne n’a averti les citoyens que les trottoirs devant leur maison allaient être reconstruits plus loin, leur accordant environ 1 mètre de terrain de plus. M. Penne se questionne sur la pertinence des trottoirs plus larges, alors que bien peu de marcheurs passent par là. « Sans trottoir de l’autre côté, on aurait pu avoir un parc comme ils annonçaient », poursuit celui qui réside dans la rue depuis 2001.

Réponse du MTQ

Le ministère des Transports du Québec (MTQ), responsable du chantier, affirme que les plans actuels de la rue De Roberval sont décidés depuis 2012. Deux aménagements possibles ont été présentés aux citoyens et soumis à un vote en ligne. Aucun des deux aménagements ne propose des espaces verts aussi vastes que ce que laissent croire les illustrations de 2016.

Les résidants à qui La Presse a parlé n’ont jamais eu connaissance de ce vote. Deux de ceux-ci n’ont pas accès à l’internet à la maison. Aux réunions d’information où ils sont allés avant les travaux, ils disent qu’on leur a toujours parlé de grands espaces verts dans leur rue.

Le MTQ affirme que « les visuels montrés à l’époque étaient des concepts, comme c’est normalement le cas lors de la préparation des projets ». Le Ministère n’a pu expliquer pourquoi ces concepts étaient encore utilisés quatre ans après qu’un aménagement différent et moins vert eut été choisi.

Le MTQ affirme que les terrains « hors emprise routière » sont aménagés par la Ville de Montréal avec une contribution financière du MTQ. Pourtant, des travailleurs œuvrant à l’aménagement paysager rencontrés sur place jeudi ont affirmé travailler pour le consortium KPH-Turcot, responsable du mégachantier.

Évolution de la rue De Roberval

  • Représentation de la rue De Roberval à la fin des travaux, entre autres, dans un document présenté le 26 février 2016 par Stéphan Deschênes, directeur du projet.

    IMAGE FOURNIE PAR LE MINISTÈRE DES TRANSPORTS DU QUÉBEC

    Représentation de la rue De Roberval à la fin des travaux, entre autres, dans un document présenté le 26 février 2016 par Stéphan Deschênes, directeur du projet.

  • La rue De Roberval en 2015, au tout début des travaux de reconstruction, avant que les anciennes voies soient démantelées.

    PHOTO TIRÉE DE GOOGLE MAPS

    La rue De Roberval en 2015, au tout début des travaux de reconstruction, avant que les anciennes voies soient démantelées.

  • La rue De Roberval en juin 2019, après le démantèlement des anciennes voies et pendant la construction des nouvelles.

    PHOTO TIRÉE DE GOOGLE MAPS

    La rue De Roberval en juin 2019, après le démantèlement des anciennes voies et pendant la construction des nouvelles.

  • La rue De Roberval aujourd’hui

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    La rue De Roberval aujourd’hui

1/4
  •  
  •  
  •  
  •  

Alors que le nouvel échangeur Turcot a été inauguré en fin de semaine dernière, les aménagements paysagers doivent se terminer en 2021.

L’arrondissement du Sud-Ouest n’a pas répondu aux questions de La Presse.

Dans l’ombre de Turcot depuis 1967

Ces citoyens sont des habitués des nuisances quotidiennes. Pendant 50 ans, une structure de l’autoroute 15 passait carrément au-dessus de leur rue. Rose Vincent reconnaît que la nouvelle configuration est plus agréable qu’avant. Mme Robillard se réjouit que les voitures circulant sur l’autoroute ne l’aspergent plus d’eau quand elle sort de sa maison les jours de pluie.


La rénovation de l’échangeur Turcot en un coup d’œil

· Aménagement de 145 km de voies d’autoroutes

· 300 000 véhicules par jour

· 56 structures à remplacer

· Budget de 3,67 milliards

· 400 millions prévus pour l’entretien du vieil échangeur pendant la construction du nouveau

· Expropriation de 83 terrains et bâtiments, dont 10 résidentiels

Dates importantes

· 25 avril 1967 : inauguration du vieil échangeur Turcot, trois jours avant Expo 67

· 29 juin 2007 : annonce préliminaire du projet de reconstruction

· 9 novembre 2010 : annonce du projet modifié à la suite du BAPE

· 25 janvier 2012 : présentation de l’avant-projet définitif et consultations sur l’aménagement de la rue De Roberval. La dalle-parc, bande verte qui devait enjamber les voies d’autoroute pour relier le parc de la falaise au quartier du Sud-Ouest, disparaît des plans.

· 27 février 2015 : signature du contrat de construction avec le consortium KPH-Turcot et début des travaux.

· 2018 : démantèlement des voies de l’autoroute 15 à côté de la rue De Roberval.

· 31 août 2020 : dernière mise à jour du MTQ : le projet est terminé à 93 %.

· Octobre 2020 : fin imminente des travaux sur les infrastructures routières et inauguration des nouvelles voies.

· 2021 : fin prévue des aménagements paysagers sur les terrains adjacents aux routes.