Un premier centre de consommation contrôlée d’alcool, ou wet shelter, pourrait voir le jour dès cet automne dans le centre-ville de Montréal, a appris La Presse. L’organisme qui est derrière ce projet-pilote veut en faire un lieu de résidence stable qui pourrait accueillir jusqu’à 10 personnes à la fois, dans un premier temps.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« On voit beaucoup de méfaits en lien avec l’itinérance et la dépendance à l’alcool. Les gens vont parfois jusqu’à ingérer du rince-bouche ou du gel désinfectant, ce qui comporte plusieurs risques pour leur santé », explique la responsable de l’initiative Managed Alcohol Program chez Projets autochtones du Québec (PAQ), Dianna Marini.

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Un premier centre de consommation contrôlée d’alcool pour itinérants devrait voir le jour cet automne dans le centre-ville.

Pour s’attaquer au problème, on veut implanter un « modèle d’hébergement » sur le long terme, où des intervenants surveilleraient la quantité et la qualité de l’alcool consommé. Jusqu’ici, le lieu exact du centre n’est pas encore connu, mais des démarches sont en cours. L’idéal, dit-on, serait d’être situé près des bureaux de l’organisme, rue De La Gauchetière.

Chose certaine : du soutien psychologique serait offert sur place, et des infirmières seraient disponibles au besoin. « Ce serait une première au Québec », illustre Mme Marini, selon qui le besoin est « urgent », alors que plusieurs centres de jour réduisent leurs heures d’ouverture ou ferment leurs portes. La directrice de PAQ, Heather Johnston, abonde dans le même sens.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE PROJETS AUTOCHTONES DU QUÉBEC

Heather Johnston, directrice de Projets autochtones du Québec

Ce genre de programme existe à Toronto depuis 20 ans. Ce n’est pas normal qu’on n’ait pas encore d’équivalent ici. Avoir une résidence stable, c’est essentiel pour traiter une dépendance.

Heather Johnston, directrice de Projets autochtones du Québec

« Dans un refuge, les usagers doivent prendre leurs bagages chaque matin et se renégocier une place, comme les critères sont stricts. Ce n’est pas humain pour quelqu’un qui a des problèmes de santé physiques et cognitifs », ajoute Mme Johnston.

Un besoin criant à combler

Mardi, le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller, était à Montréal, dans les bureaux de l’organisme, pour lui confirmer une somme de 650 000 $. « C’est clair que la situation à Montréal manque d’investissements », a-t-il expliqué d’emblée. Pour le député de Ville-Marie, il existe des solutions « qui sont propres à Montréal et aux peuples autochtones qui y habitent ».

On ne peut pas passer à travers cette conversation sans parler des réformes nécessaires dans l’engagement de la police et dans l’engagement du gouvernement du Québec.

Marc Miller, ministre fédéral des Services aux Autochtones

À la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal, le porte-parole Jean-Nicolas Aubé accueille la nouvelle avec enthousiasme. Il affirme que l’initiative de PAQ se joindra probablement au wet shelter que la Ville et le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal ont annoncé l’automne dernier. « C’est une excellente nouvelle. Ça va nous donner des leviers supplémentaires pour considérer des adaptations spécifiques pour les Autochtones à même le projet », dit-il.

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Le square Cabot, plus tôt ce printemps, lors d’un projet de distribution de nourriture aux itinérants qui fréquentent le secteur.

La Ville et le CIUSSS doivent investir près de 5,5 millions en quatre ans dans leur projet de wet shelter, qui devait initialement faire l’objet d’appels d’offres cet hiver. « Malheureusement, la pandémie a vraiment compliqué les choses, comme dans beaucoup d’autres dossiers. On travaille à remettre ça sur les rails », ajoute M. Aubé.

« On ne veut plus de morts »

En juillet, deux femmes inuites, Kitty Kakkinerk et Dinah Matte, ont perdu la vie en moins de trois semaines à Montréal, après avoir été heurtées par des voitures alors qu’elles étaient en situation de détresse. Les incidents sont survenus sur l’avenue du Parc et la rue Sainte-Catherine, non loin du square Cabot.

Pour la directrice du Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal, Michèle Chappaz, l’arrivée d’un premier wet shelter servira justement à ce que ce genre de situation ne se reproduise plus dans la région métropolitaine. « On ne veut plus de morts, souligne-t-elle. Il y en a déjà deux et c’est vraiment déplorable. »

Le président de la Mission Old Brewery, Matthew Pearce, est lui aussi catégorique : le modèle proposé par PAQ est le meilleur dans les circonstances.

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Matthew Pearce, président de la Mission Old Brewery

Un centre pareil doit être bien construit, bien conçu. Ça ne peut pas être uniquement un endroit pour dégriser, mais bien un lieu thérapeutique, une résidence où les gens vont vivre pour régler leurs problèmes de dépendance.

Matthew Pearce, président de la Mission Old Brewery

« On appuie pleinement cette initiative », ajoute-t-il.

Son groupe appelle toutefois les autorités et les organismes à « s’inspirer des meilleures pratiques » dans le monde avant de se lancer dans l’aventure. « On est tous impatients que ça voie le jour. Mais il faut d’abord évaluer comment ça s’est passé ailleurs », illustre M. Pearce.