Les négociations se sont poursuivies jusqu’à tard dimanche soir, sans succès. Le Syndicat des débardeurs ayant promis une grève générale illimitée à compter de ce lundi matin, à 7 h, le port de Montréal devrait être paralysé. Avec déjà deux semaines de retard dans ses opérations en raison de la grève intermittente des débardeurs, les conséquences pourraient être désastreuses pour des entreprises qui en dépendent.

Audrey Ruel-Manseau
Audrey Ruel-Manseau La Presse

Au moment d’écrire ces lignes, aucune entente permettant d’éviter la grève n’était survenue entre le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) affilié à la FTQ, qui représente les 1125 débardeurs du port de Montréal, et l’Association des employeurs maritimes (AEM). Les débardeurs sont employés par l’AEM, et non par le Port lui-même.

« Pour l’instant, ils sont en négo et donc personne n’est disponible [pour commenter] », a répondu, dimanche soir, Lisa Djevahirdjian, coordonnatrice des communications au SCFP.

La chaîne de consommation ébranlée

Le syndicat des débardeurs du port de Montréal a déclenché deux fois une grève de quatre jours au cours des dernières semaines. Huit jours d’interruption qui avaient déjà des conséquences sur toute la chaîne qui en découle.

« Ce qui transite par le port de Montréal est assez varié. Ça va de produits frais en provenance d’Amérique du Sud, des fruits et légumes, jusqu’aux meubles prêts à monter en provenance d’Europe, en passant par les produits de quincaillerie et la mode, etc. Les détaillants sont présentement à pied d’œuvre pour éviter des ruptures », précise Jean-François Belleau, directeur des relations gouvernementales au Conseil canadien du commerce de détail.

Selon lui, le port avait « déjà deux semaines de retard dans la coordination des opérations », dimanche, qui se traduisaient par les mêmes délais de livraison pour la marchandise prise en otage.

Il y a beaucoup de cargaisons qui n’ont pas été déchargées. Il y a aussi celles qui ont été déchargées, mais qui n’ont pas eu le temps de sortir du port. Celles-là vont rester là longtemps. Et maintenant, tous les nouveaux arrivages ont été détournés vers d’autres ports. Ce qui va impliquer d’autres délais, des retards, des coûts supplémentaires.

Jean-François Belleau, directeur des relations gouvernementales au Conseil canadien du commerce de détail

Les consommateurs ne s’en aperçoivent pas encore, reconnaît M. Belleau, mais si la grève perdure, tous en ressentiront bientôt les impacts.

« Par exemple, dans une quincaillerie, pour un item X qu’ils n’ont pas en stock et dont vous avez absolument besoin, sans grève, l’item sera réapprovisionné en deux ou trois jours. Maintenant, c’est une semaine de délai », avance-t-il.

Marc-Antoine Fortier est propriétaire de Pêcheries Oceanic, un importateur québécois de poissons et de fruits de mer. Vendredi dernier, un bateau sur lequel se trouvait un de ses conteneurs contenant des filets de doré en provenance de la Russie a été déchargé avec deux semaines de retard.

« Il a été déchargé vendredi et lundi matin, on en a une grande quantité qui repart. On était sur la fesse, comme on dit ! Dans un conteneur, on a de 40 000 à 45 000 livres de stock de poisson. Dans cet item-là, il ne nous restait presque plus rien. Il nous restait du jeu pour quatre, peut-être cinq jours », témoigne M. Fortier, qui a normalement un mois de réserve. Les aléas de 2020 rendent les prévisions difficiles, et ce nouveau coup dur pour le marché de l’importation est redoutable.

« Il y a eu le blocus ferroviaire des Mohawks, qui nous a fait très mal parce qu’il a duré longtemps, ensuite la grève au port de Vancouver – dans les deux cas, ça touchait nos commandes qui arrivent d’Asie –, ensuite la COVID-19, qui est très difficile pour nous vu qu’on vend dans des restaurants et des hôtels… Disons qu’on aimerait ça ne pas avoir un défi de plus à gérer », admet l’entrepreneur, qui espère une intervention rapide d’Ottawa.

La semaine dernière, les représentants du milieu des affaires de la région de Montréal et de tout le Québec ont réclamé l’intervention du gouvernement fédéral pour endiguer la menace d’une grève illimitée.

Négociations difficiles

Vendredi dernier, le syndicat des débardeurs a déposé un préavis de grève générale illimitée, menaçant de « fermer le port lundi » matin, à moins d’une « entente de trêve » avec la partie patronale. Les débardeurs avaient déjà commencé une grève intermittente à la fin de juillet, en lien avec le renouvellement de leur convention collective, échue depuis décembre 2018 (voir le fil des événements).

Les débardeurs perturbaient les activités du port de Montréal en faisant la grève pendant le jour et assuraient le maintien partiel des activités portuaires en travaillant le soir, la nuit et les week-ends. Pour éviter de voir ses coûts de main-d’œuvre exploser en raison des primes associées à ces quarts de travail, l’employeur a décidé, jeudi dernier, de réduire lesdites primes. Une annonce qui a soulevé la colère du syndicat, qui a brandi, le lendemain, la menace de grève générale illimitée à moins d’une « trêve ».

Le conflit porte essentiellement sur les horaires de travail des débardeurs. En 2015, les débardeurs du Québec gagnaient en moyenne 110 000 $ avant les prestations, selon les chiffres du ministère du Travail. Les avantages sociaux des débardeurs montréalais s’élèvent à 22 000 $ annuellement, y compris un régime de retraite à prestations déterminées payé par l’employeur.

La situation en quelques dates

8 juin 2020

Les employeurs maritimes échouent dans leur tentative auprès du Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) de faire déclarer comme service essentiel la totalité des activités de débardage en cas de grève. L’Association des employeurs maritimes (AEM) avait déposé cette requête en octobre 2018, avant même l’échéance de la convention, en décembre 2018. Les négociations, qui s’étaient tenues entre février et octobre 2019, reprennent.

2 au 4 juillet 2020

Des débardeurs travaillant aux deux terminaux de l’entreprise Gateway débraient durant 40 heures, du 2 au 4 juillet, pour accroître la pression sur les employeurs, dans le cadre de la négociation pour le renouvellement de la convention collective, échue depuis décembre 2018. Les autres terminaux sont opérationnels durant cette période.

27 au 31 juillet 2020

Une nouvelle grève de quatre jours touche les activités sur l’ensemble du territoire du port de Montréal, y compris à Contrecœur. Les syndiqués respectent leur engagement de continuer d’effectuer du travail de débardage relié aux opérations de navires céréaliers ou à l’approvisionnement en biens essentiels de Terre-Neuve-et-Labrador. Dans un bref communiqué, l’AEM s’est dite « surprise et extrêmement déçue » de la décision du syndicat de déclencher une nouvelle grève, « alors que les discussions allaient bon train ».

27 juillet 2020

Des navires commencent à revoir leur itinéraire. L’un des opérateurs portuaires membres de l’AEM, Termont, a fait appel à des cadres pour déplacer des conteneurs sur des wagons « à des fins de sécurité et pour libérer les voies ferrées », selon un communiqué de l’AEM. Une décision perçue comme « une déclaration de guerre » par le syndicat.

29 juillet 2020

La section locale 1657 de l’Association internationale des débardeurs (AID) remet à son tour un avis de grève à son employeur, l’Association des employeurs maritimes. Selon l’AID, les négociations sont dans une impasse, notamment concernant les « clauses touchant la sécurité d’emploi et la juridiction des tâches » de ses membres.

30 juillet 2020

L’employeur des débardeurs leur rappelle, après trois jours de grève, qu’ils jouissent de conditions de travail « parmi les meilleures au Québec ». Muette depuis le début des négociations pour le renouvellement de la convention collective échue depuis le 31 décembre 2018, l’AEM a rappelé qu’« avec un secondaire 5, les débardeurs obtiennent un revenu moyen de plus de 140 000 $ », selon son porte-parole Louis Aucoin. La question des horaires, mise de l’avant par le syndicat, est au cœur des négociations, convient le porte-parole.

31 juillet 2020

Deux douzaines de gestionnaires de l’opérateur portuaire Termont sont physiquement agressés par plus d’une cinquantaine de débardeurs en grève. Des gestionnaires ont reçu des coups ou se sont fait voler leur portefeuille ou leur téléphone. Les victimes ont été interrogées par le Service de police de la Ville de Montréal, et une enquête concernant des voies de fait et des vols est en cours.

3 au 7 août 2020

Une nouvelle grève de quatre jours entraîne l’arrêt complet de travail sur les deux terminaux de Tremont, deux des quatre terminaux internationaux. Certains des navires en route vers le port de Montréal ont ralenti leur course, d’autres sont ancrés au large et un certain nombre sont à quai, dans l’attente d’être chargés ou déchargés. Les autres activités portuaires se poursuivent, mais le trafic de conteneurs est réduit de 50 %, ce qui touche autant les entreprises exportatrices qu’importatrices.

6 août 2020

L’employeur décide de réduire les primes qui s’appliquent au travail de soir, de nuit et de week-end pour éviter de voir ses coûts de main-d’œuvre exploser. Les 1125 débardeurs perturbent les activités du port de Montréal en faisant la grève pendant le jour. Ils sont au travail le soir, la nuit et les week-ends, ce qui assure le maintien partiel des activités portuaires.

7 août 2020

Le syndicat des débardeurs dépose un préavis de grève générale illimitée, en raison des récentes modifications apportées aux conditions de travail des débardeurs par les sociétés maritimes. Il menace de « fermer le port lundi » à défaut d’une « entente de trêve » d’ici là avec la partie patronale. L’AEM se dit « déçue » que « même après 65 séances de négociation depuis septembre 2018, nous soyons encore dans l’impasse ». Elle affirme « avoir déposé une contre-proposition de trêve, avec obligations de résultat, que le comité exécutif du syndicat a refusée ».