À Montréal, la pandémie et le confinement profitent aux tagueurs, qui ont les rues désertes à eux. Le résultat : une explosion de graffitis et très peu d’interventions pour corriger les dégâts.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

« On repeint notre mur chaque semaine », a dit à La Presse Lorik Coulombe, employé à La Maison de l’aspirateur, dans le Mile End. « Le lendemain, il y a toujours un nouveau graffiti. »

De l’avis de son patron, Ghislain Faucher, c’est un véritable fléau.

« Je viens encore d’aller acheter de la peinture pour la porte en métal et pour la brique, précise-t-il. C’est 50 $ le gallon. Et ça, c’est sans compter le temps de l’employé que je mets là-dessus. »

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Ghislain Faucher, patron de La Maison de l’aspirateur

Les commerces, comme le sien ou celui d’à côté, Million Tapis & Tuiles, ne sont pas les seuls visés sur une base quasi quotidienne. Le viaduc Van Horne, le nouvel échangeur Turcot, des immeubles patrimoniaux, des maisons privées, des écoles, le marché Jean-Talon et même de magnifiques murales sont couverts de graffitis.

Une promenade en ville permet de constater l’étendue des dommages dans les quartiers centraux et le centre-ville.

« Il faut réagir »

L’architecte Loukas Yiacouvakis, qui habite dans Rosemont–La Petite-Patrie, n’en a jamais vu autant.

« Il faut réagir parce que si on ne réagit pas, ça va juste aller de pire en pire, croit-il. Avant, il y avait une règle tacite qui disait : “Tu graffites les murs des commerces, jamais les maisons privées.” Aujourd’hui, plus personne ne se retient, tout y passe ! Il y en a qui graffitent même dans les vitrines des commerces. »

Jean-François Trempe, de Solutions graffiti, entreprise spécialisée dans l’enlèvement des tags, constate lui aussi l’ampleur inégalée du phénomène.

Avec la COVID, il y a moins de personnes dans les rues, moins de surveillance, moins de vie. Donc, c’est plus facile de faire des graffitis.

Jean-François Trempe, de Solutions graffiti

L’auteur Jean-Marc Beausoleil, qui a publié un livre sur l’univers des graffeurs montréalais, estime que cela traduit une souffrance causée par la crise sanitaire.

« Oui, il y a plus de graffitis. Et, selon moi, c’est un signe du malaise que vit Montréal. Je pense que la ville souffre de la pandémie, souffre économiquement, souffre d’isolement, de ne pas savoir ce qui va nous arriver à l’automne. Et cette souffrance se voit sur les murs de la ville. Tous ces gens-là qui, tout d’un coup, n’ont rien à faire, qui ne savent pas s’ils vont avoir une job ou aller à l’école en septembre. On est tous un peu dans l’angoisse. »

À cela s’ajoute un autre facteur qu’observe Melissa Proietti, directrice générale du festival Under Pressure : il y a plus de graffitis à Montréal parce que la Ville ne les enlève pas autant qu’avant.

« L’échangeur Turcot, par exemple, n’a jamais été nettoyé depuis sa construction, fait-elle remarquer. Donc, si on ne nettoie pas aussi souvent qu’avant, à cause de la pandémie, c’est sûr que ça donne lieu à plus de récidives des tagueurs. À mon avis, ce qu’on voit maintenant, c’est le résultat des décisions prises par la Ville. Et ça ne se passe pas seulement ici, c’est comme ça dans toutes les grandes villes du monde. »

Délais d’attente au 311

Combien y a-t-il eu de plaintes et d’arrestations en lien avec les graffitis depuis quatre mois ?

Le Service de police de la Ville de Montréal n’a pas été en mesure de nous répondre. Les gens ne composent pas souvent le 911 pour dénoncer ce genre de méfait, dit-on. En outre, les statistiques ne comportent pas une catégorie spécifique pour les graffitis, classés comme des méfaits.

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Près du marché Jean-Talon, des graffitis recouvrent des portes de garage

Les citoyens composent plutôt le 311, la centrale téléphonique d’accès aux services municipaux, où les délais d’attente sont parfois très longs.

« Il faut être patient parce qu’on attend plusieurs heures pour avoir une ligne, lorsqu’on appelle au 311, affirme M. Faucher, de La Maison de l’aspirateur. Et la Ville enlève seulement les graffitis qui se voient de la rue. Pour les autres, comme ma porte de garage, c’est nous qui devons payer. Ça finit par augmenter les frais. »

L’auteur Jean-Marc Beausoleil croit néanmoins qu’il faut faire preuve d’indulgence dans le contexte actuel.

« Même si ce n’est pas cool d’avoir un tag sur son condo, ce que je comprends très bien, ces jeunes s’expriment par des graffitis, ce qui est une bien meilleure façon de s’exprimer que par d’autres formes de violence, dit-il. Quand cette énergie est catalysée par le graffiti, elle peut déboucher sur quelque chose de positif. Sinon, ce désespoir peut s’exprimer de manière moins agréable. »

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Le viaduc Van Horne est tapissé de graffitis.

La criminologue Marie-Ève Lamoureux, qui travaille chez Équijustice, service de médiation citoyenne, est d’un autre avis.

Selon elle, il faut enlever rapidement les graffitis et arrêter les tagueurs pour éviter que la situation ne dégénère. « Des fois, la criminalité s’installe dans un quartier quand les gens en prennent moins soin. Il y a une vitre cassée, pourquoi ne pas casser l’autre à côté ? Personne ne surveille, pourquoi ne pas faire un graffiti ? »

Il existe de bonnes pratiques à adopter pour éviter les tags, ajoute-t-elle. Elles consistent entre autres à faire pousser de la vigne sur les murs et la devanture, à s’assurer que les surfaces sont bien éclairées le soir, à peindre des murales, même si cela n’est pas toujours efficace, et à planter des arbustes pour rendre l’accès au bâtiment plus compliqué.

Mais il n’en reste pas moins que ce fléau ne disparaîtra pas sans une certaine intervention policière. Pas dans un esprit de répression, ajoute Mme Lamoureux, pour qui il ne s’agit quand même que de délits mineurs, mais pour faire comprendre aux tagueurs, dans un esprit de justice réparatrice, que ce qu’ils font cause du tort et que ce tort doit être réparé, par exemple en enlevant des graffitis ou en faisant des travaux communautaires.