La police et le réseau de la santé font front commun à Montréal pour mettre fin à une récente vague de surdoses liées à la consommation de fentanyl, cet opiacé 40 fois plus fort que l’héroïne qui fait des ravages dans l’Ouest canadien. La drogue saisie ces dernières semaines est si puissante que certains revendeurs se sont retrouvés à l’hôpital à cause de leur propre produit.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Les techniciens paramédicaux sont entrés en trombe dans l’immeuble de 16 logements, rue des Érables, dans le quartier Saint-Pierre, à Lachine. Le temps pressait. Une femme de 40 ans gisait inanimée dans un appartement. Surdose d’opiacés. Des citoyens avaient tenté de lui faire une injection de naloxone, ce médicament qui est distribué aux consommateurs de drogue et qui permet de réanimer une personne en arrêt respiratoire. Mais ils avaient eu du mal à manipuler adéquatement la seringue, et la manœuvre n’avait pas fonctionné, selon la carte d’appel d’Urgences-santé.

L’équipe de professionnels arrivée en ambulance n’a fait ni une ni deux : elle a immédiatement administré la naloxone. La femme a semblé revenir à la vie. C’était le 14 juillet.

Entre la fin de juin et la mi-juillet, trois surdoses avaient été répertoriées rue des Érables, près de l’aréna Martin-Lapointe. Personne n’en était mort, mais un homme avait passé des semaines à l’hôpital avant de s’en remettre.

Pour les enquêteurs du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), c’était un indice de la présence de fentanyl, cet opiacé synthétique bon marché et ultra-puissant, parfois utilisé pour couper l’héroïne, malgré les risques pour le consommateur.

PHOTO RYAN REMIORZ, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Michel Bourque

On suit toujours très étroitement les surdoses, avec nos partenaires de la Santé publique, pour voir quel type de drogue est en cause. La priorité est de trouver la source de la drogue dans ces cas-là.

Le commandant Michel Bourque, qui dirige la Division du crime organisé du SPVM

« Le fentanyl est une drogue extrêmement dangereuse, et même une très petite quantité peut provoquer une surdose », souligne le commandant.

Les enquêteurs ont vite compris que la source d’approvisionnement n’était pas bien loin. Les trois personnes qui avaient fait une surdose à cet endroit ont été rapidement identifiées comme des revendeurs, victimes de leur propre marchandise.

Des perquisitions menées dans l’appartement partagé par deux des personnes impliquées ainsi que dans un mini-entrepôt du même quartier ont permis de saisir 85 grammes de fentanyl, 1 kilo d’héroïne, près de 4 kilos de cocaïne, ainsi que diverses quantités de crack, métamphétamine, Viagra, Cialis, Xanax, GHB et champignons magiques. La valeur totale des stupéfiants saisis est estimée à un demi-million de dollars.

Amanda Wright, 40 ans, et Phillip James Wrixon, 35 ans, ont été accusés de cinq chefs liés au trafic de drogue. À ce stade, on ignore s’ils ont voulu tester volontairement le produit qu’ils vendaient dans le quartier ou s’ils ont seulement été incommodés en manipulant le fentanyl.

« C’est un produit très volatil et très dangereux. Ils peuvent se contaminer facilement. Lorsqu’ils interviennent, les policiers doivent porter tout un équipement de protection », explique le commandant Bourque.

La Santé publique en alerte

Le réseau de Lachine est le deuxième groupe de revendeurs de fentanyl touché par le SPVM depuis le début de l’été. Le 11 juin, deux individus originaires d’Ottawa ont été arrêtés pour avoir distribué du fentanyl mauve, surnommé « purple shit » dans la rue. À ce moment, une surdose non mortelle avait été signalée, et des informations transmises à la police faisaient état d’une hausse de la consommation de cette variété chez les consommateurs aguerris d’héroïne.

Au cours des trois semaines qui ont suivi cette frappe, la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal affirme avoir reçu 12 signalements de surdose liés à la consommation d’héroïne mauve ou beige ou de fentanyl. Dans chaque cas, la naloxone avait été nécessaire pour réanimer les consommateurs.

Puis, le 17 juillet, les autorités de santé publique de Montréal ont dit avoir été informées de la présence sur le marché de poudres cristallines de toutes sortes de couleurs (mauve, turquoise, verte, brune) contenant du fentanyl et associées à « des risques élevés de surdose et de décès ». La poudre mauve, en particulier, aurait été associée à plusieurs épisodes d’amnésie ou de « blackout ».

D’autres analyses sont en cours, mais une alerte a été envoyée dans tout le réseau de la santé et des services sociaux. « La DRSP de Montréal invite les utilisateurs de drogues à être prudents et encourage cliniciens et intervenants à rehausser les interventions de prévention des surdoses », précise une note diffusée à travers le réseau.

« Ce que je vois sur le terrain, c’est qu’il y a des surdoses et des rechutes en masse », affirme la Dre Marie-Ève Morin, de la Clinique Caméléon, spécialisée dans les dépendances aux drogues.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

La Dre Marie-Ève Morin

Par rapport à l’héroïne mauve, il ne faut pas oublier que les surdoses non mortelles ne sont pas toutes comptabilisées, malheureusement. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus de cas qu’on croit. Si on avait un tableau global, ce serait pas mal plus épeurant, je pense.

La Dre Marie-Ève Morin

Deux phénomènes préoccupent la médecin actuellement : la rechute d’anciens consommateurs qui ont recommencé à faire usage de drogues en raison de l’anxiété et de l’isolement provoqués par la pandémie, et la baisse de la qualité de certains stupéfiants vendus dans la rue. Les mesures sanitaires ayant rendu l’approvisionnement plus difficile, certains revendeurs auraient ainsi commencé à couper davantage leur marchandise avec toutes sortes d’autres produits, notamment du fentanyl dans le cas de l’héroïne.

Six morts en 2017

Le réseau de la santé et la police s’étaient mobilisés en 2017 après une série de surdoses, dont six mortelles, associées à la consommation de fentanyl mélangé à de l’héroïne à Montréal. D’importantes quantités de naloxone avaient été distribuées pour traiter les surdoses. Une enquête avait mené à l’arrestation de 24 personnes liées au club de motards des Minotaures, un club supporteur des Hells Angels. Plusieurs des suspects dans cette affaire ont d’ailleurs plaidé coupable, le 3 juillet dernier, à une série d’accusations criminelles.

Mais les deux groupes de revendeurs frappés cet été, eux, sont considérés pour le moment comme des « trafiquants indépendants » qui ne seraient pas chapeautés, à première vue, par un groupe important du crime organisé. Dans les deux cas, leur fentanyl viendrait de l’Ontario.

Le fentanyl n’a jamais pénétré le marché québécois autant que celui des provinces canadiennes plus à l’ouest, notamment parce qu’historiquement, il s’est toujours consommé beaucoup moins d’héroïne au Québec que dans l’Ouest canadien.

En Colombie-Britannique, le puissant opiacé synthétique est toujours au cœur d’une grave crise de santé publique. Les autorités de la province ont rapporté 175 surdoses mortelles liées à l’usage de stupéfiants illicites en juin, un record. Le chiffre était semblable en mai, avec 171 décès.