La nouvelle Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM), qui chapeaute tous les services de transports collectifs dans la grande région de Montréal depuis juin 2017, est secouée depuis deux semaines par un début de mutinerie des quatre sociétés de transport sous sa gouverne, soit la STM, la STL, le RTL et le réseau exo.

BRUNO BISSON
BRUNO BISSON La Presse

Selon les témoignages recueillis par La Presse, les dirigeants et gestionnaires des sociétés de transport de la grande région de Montréal reprochent à l’ARTM d’avoir créé depuis deux ans une envahissante « bureaucratie métropolitaine du transport », au lieu de se concentrer sur des dossiers plus urgents qui, eux, n’avancent pas.

La marmite bout depuis des mois, mais le couvercle a fini par sauter il y a deux semaines lors de la publication des résultats d’une importante enquête portant sur les déplacements quotidiens des 4 millions d’habitants de la grande région de Montréal. L’onde de choc a été ressentie jusqu’à Québec, qui a jugé bon d’intervenir.

Le 24 janvier, la directrice de cabinet du ministre des Transports François Bonnardel a rencontré le directeur général de l’ARTM, Benoît Gendron, pour lui faire part de son mécontentement à l’égard des relations que l’Autorité entretient avec ses transporteurs, a appris La Presse.

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Benoît Gendron, directeur général de l’ARTM

À cette occasion, M. Gendron a aussi reçu le mandat du ministre de rétablir un nécessaire climat de collégialité qui, à l’évidence, n’existe pas actuellement avec les transporteurs qui ont assuré l’an dernier plus de 500 millions de déplacements dans l’ensemble du territoire métropolitain.

En entrevue avec La Presse vendredi, M. Gendron a assuré que plusieurs pas avaient déjà été franchis et plusieurs actions mises en place afin de rétablir des ponts avec ses homologues de la Société de transport de Montréal (STM), du Réseau de transport de Longueuil (RTL), de la Société de transport de Laval (STL) et du réseau exo.

Inadmissible, mais pas étonnant

La crise a été exposée au grand jour le 21 janvier à l’occasion du lancement de l’Enquête origine-destination 2018. La divulgation des résultats de cette enquête, menée tous les cinq ans, a été par le passé l’occasion d’une grande rencontre du milieu des transports de Montréal et des banlieues pour commenter l’évolution des habitudes de déplacement de la population dans la région métropolitaine.

Au lancement de l’enquête 2018, organisé par l’ARTM, le président de la STM, Philippe Schnobb, celui du RTL, Jonathan Tabarah, le président de la STL, Éric Morasse, et la présidente du réseau exo, Josée Bérubé, brillaient tous par leur absence.

Ils n’avaient pas été invités.

Les directeurs généraux des quatre sociétés de transport, invités pour leur part par l’ARTM, ont refusé, de concert, de participer à l’événement.

Dans une lettre commune adressée le jour même au président du conseil de l’ARTM, Pierre Shedleur, les quatre dirigeants de ces organismes de transport ont dénoncé l’attitude « inadmissible et inexcusable » de l’ARTM, en soulignant qu’elle était « symptomatique de l’ADN de l’organisation ».

« Nous estimons cette façon de faire totalement déplacée, mais elle ne nous étonne pas, écrivent-ils. Elle représente très bien l’attitude de l’ARTM à l’égard de la gouvernance des [sociétés de transport]. Nous sommes considérés comme des simples opérateurs qui exécutent un contrat et non pas comme des partenaires de premier plan. »

Depuis 2017

L’ARTM a été créée et mise en place par le gouvernement du Québec en 2017. Il s’agit de la pièce maîtresse d’une refonte en profondeur de la gouvernance des transports collectifs de la région de Montréal, qui visait spécifiquement à dépolitiser les débats entourant le choix des grands projets et à regrouper une multitude d’organismes de transports collectifs locaux, implantés dans les couronnes nord et sud de la banlieue.

Ainsi, depuis juin 2017, c’est l’ARTM qui finance l’ensemble des services offerts par la STM, la STL, le RTL et le réseau exo sur le territoire métropolitain. Elle a l’autorité exclusive sur les tarifs en vigueur sur tous les réseaux et détermine le niveau de service que doit offrir chaque transporteur.

Son budget de fonctionnement pour 2020 s’élève à 3,4 milliards, dont l’essentiel sera redistribué aux quatre sociétés de transport de la région en fonction d’ententes de service signées au début de 2019.

La signature de ces ententes « devait donner le signal d’une nouvelle approche, mais il n’en fut rien », déplorent les présidents des quatre sociétés de transport dans leur lettre du 21 janvier.

De l’avis de tous les dirigeants et gestionnaires rencontrés par La Presse au cours des deux dernières semaines, la signature de ces contrats s’est plutôt traduite par une augmentation des contrôles administratifs, une rigidité accrue des suivis budgétaires et des demandes de reddition de comptes jugées excessives, parce qu’elles dédoublent les audits internes et les processus d’approbation existants dans les quatre sociétés de transport.

Pendant ce temps, la nécessaire refonte des tarifs, qui devait se déployer à partir de juin 2018, ne sera mise en place que dans quelques secteurs ciblés de la Rive-Sud en 2020, parce que l’intégration des services ne peut plus attendre.

Quant au plan stratégique de développement des services de transports collectifs, qui devait être rendu public en 2019, il ne sera pas prêt avant juin 2020, au mieux. Une version préliminaire de ce plan présentée aux villes et sociétés de transport au début de décembre a été taillée en pièces par la Ville de Montréal dans une note de trois pages que La Presse a obtenue.

Bonification

La Ville estime ce plan préliminaire « insuffisant » pour répondre à la demande de services de transport dans le centre de l’agglomération métropolitaine, et « inadéquat » pour atteindre les cibles métropolitaines et provinciales d’augmentation d’achalandage et de réduction des gaz à effet de serre d’ici 2030. La Ville de Montréal critique aussi vivement l’absence d’un ordre de priorité pour la réalisation de nouveaux projets et de nouvelles pistes de solution pour les financer.

En entrevue, le directeur général de l’ARTM, Benoît Gendron, assure que le plan préliminaire est déjà de l’histoire ancienne. Le 19 décembre, le conseil d’administration de l’ARTM, incluant les cinq membres provenant des municipalités, a entériné un plan bonifié « pour consultation » qui « intègre tous les commentaires formulés par les parties prenantes », assure M. Gendron.

Ce plan bonifié sera au centre d’intenses consultations dans les prochains mois. Pas moins de 25 rencontres de travail étaient prévues entre l’ARTM et les organismes de transport en janvier et en février seulement, et des consultations publiques devraient suivre avant la fin de l’hiver. Le plan final pourrait être adopté par le conseil de l’ARTM en juin, dit M. Gendron.

Le directeur général, entré en fonction le 1er janvier dernier, précise par ailleurs qu’il a personnellement rencontré chacun de ses homologues des sociétés de transport public métropolitaines. M. Gendron ajoute avoir l’intention de tenir de telles rencontres une fois par mois « pour faire en sorte qu’on établisse des relations plus cordiales entre l’Autorité et les sociétés de transport ».

« On comprend la résistance aux changements des sociétés de transport, dit M. Gendron. Mais c’est notre intention de collaborer avec toutes les parties prenantes, soit les sociétés, les municipalités et le gouvernement, pour mieux desservir les usagers du transport collectif. »