Au moins six petits commerçants du Mile End ont eu la très mauvaise surprise de recevoir des amendes de plusieurs milliers de dollars du gouvernement du Québec pour être restés ouverts après 17  h, le week-end.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Nick Kirschner, copropriétaire du disquaire Phonopolis, sur un tronçon de la rue Bernard où plusieurs locaux sont vacants, s’est vu imposer deux amendes totalisant 2900  $.

Eduardo Cabral, copropriétaire de Sonorama, un autre disquaire de la rue Bernard, a reçu une amende de 2500 $. Même chose pour Lara Kaluza, copropriétaire de la friperie Citizen Vintage, boulevard Saint-Laurent, entre Maguire et Saint-Viateur.

Deux autres commerces, dont un disquaire, ont subi le même sort. Il s’agit de La Rama, rue Bernard, et de La fin du vinyle, boulevard Saint-Laurent.

Les amendes ont été envoyées au cours des dernières semaines à la suite de la visite d’un inspecteur du ministère de l’Économie et de l’Innovation le 13  avril, lors du Record Store Day, journée annuelle de promotion organisée par les disquaires indépendants partout dans le monde.

« Ces entreprises sont en infraction selon la Loi sur les heures et les jours d’admission dans les établissements commerciaux et le Règlement sur les périodes d’admission dans les établissements commerciaux, a fait savoir Jean-Pierre D’Auteuil, porte-parole du Ministère. Aucune ne profite d’exemption et aucune n’est située dans une zone touristique. »

CRISE DES LOCAUX VACANTS

Cette situation survient au moment où la Ville de Montréal tient des consultations publiques sur les locaux vacants sur les artères commerciales, un enjeu qui n’épargne pas la rue Bernard, dans le Mile End.

« Les habitudes de consommation changent ; il faut savoir s’adapter et donner plus de flexibilité aux commerçants, a réagi l’attachée de presse de la mairesse Valérie Plante, Geneviève Jutras. Mme  Plante a mandaté les services de développement économique pour proposer des solutions au cours des prochains mois. Les arrondissements ainsi que les SDC et autres associations de commerçants seront consultés. »

DEUX POIDS, DEUX MESURES

Les commerces visés par les amendes n’avaient pas reçu le moindre avertissement.

« On a toujours été ouvert jusqu’à 18  h le week-end », a dit Chloé Caristan, qui travaille chez Citizen Vintage, une friperie du boulevard Saint-Laurent ouverte depuis 2011.

L’inspecteur du ministère de l’Économie s’est présenté le samedi 13  avril, à 17  h 10, l’avisant que le commerce était ouvert en dehors des heures d’ouverture permises par la loi.

« On n’avait jamais entendu parler de ça, avoue Chloé. Surtout qu’on a toujours été ouvert après 17  h et qu’il y a beaucoup de monde entre 17  h et 18  h. »

Citizen Vintage possède une autre succursale sur le boulevard Saint-Laurent, mais un peu plus au sud, entre Duluth et Rachel. Ce magasin ne ferme jamais avant 18  h la fin de semaine et cela ne cause aucun problème. Pourquoi celui du Mile End devrait-il fermer à 17  h si celui du Plateau peut rester ouvert jusqu’à 18  h ou même 20  h ?

Chloé Caristan et sa patronne Lara Kaluza ne se l’expliquent pas.

Pas plus que Nick Kirschner, de Phonopolis, ou Eduardo Cabral, de Sonorama.

« C’est une grosse somme, 2500  $. C’est la moitié du loyer. C’est vraiment beaucoup pour nous. On n’a pas les moyens de payer une somme pareille », affirme Chloé Caristan.

« Il y a des gens qui viennent acheter des disques aujourd’hui [jeudi] pour nous encourager », ajoute Eduardo Cabral, qui exploite son magasin de disques depuis neuf ans. « On ne fait pas des tonnes d’argent. Si on ferme à 17  h plutôt qu’à 18  h, on perd au moins 400  $ par jour. »

NON COUPABLES

Tous les commerçants interrogés par La Presse ont plaidé non coupables aux infractions qui leur sont reprochées. Jusqu’à hier, ils ignoraient qu’ils étaient plusieurs dans le quartier à vivre la même situation. Mais depuis, ils ont décidé de s’organiser et de se défendre conjointement. « On est en train de se regrouper », dit Nick Kirschner.

Mathieu Grondin, porte-parole de MTL 24/24, un organisme qui revendique la création d’un « bureau de la vie nocturne » à Montréal, estime que cette situation est totalement injuste, d’autant plus que les commerces visés se trouvent dans une zone touristique, reconnue pour ses petits commerces indépendants.

« Renaud-Bray, au coin de la rue, peut rester ouvert jusqu’à 22  h tous les jours. Cette librairie vend des livres, mais aussi des disques. D’où vient cette loi ? », demande-t-il.

M.  Grondin espère que l’administration Plante, qui a les pouvoirs de légiférer sur les heures d’ouverture des commerces, va voter une exemption pour ces petits marchands. En attendant, à moins d’un revirement de situation, tout indique que ces derniers vont devoir payer les amendes imposées par Québec.

« C’est comme si on prenait un marteau pour assommer une mouche », laisse tomber Mathieu Grondin

QUE DIT LA LOI ?

Un disquaire et une friperie sont considérés comme des commerces de détail et doivent se conformer à la loi et au règlement sur les heures d’ouverture. Le week-end, la loi stipule que les heures usuelles d’ouverture des établissements commerciaux sont de 8  h à 17  h. Il en va autrement pour les restaurants, les tabagies, les librairies, les kiosques à journaux, les stations-service, de même que les galeries d’art, les boutiques d’artisanat, les fleuristes et les magasins d’antiquité, qui n’ont pas de restrictions quant aux heures et aux jours d’ouverture.

Rectificatif :
Plusieurs commerces du Mile End ont reçu de lourdes amendes pour être restés ouverts après 17h, mais ce n’était pas le cas de Général 54, contrairement à ce que nous avons écrit. Nos excuses.