Le marché Jean-Talon va mal. Plus mal que jamais. Ses stands se vident et ses marchands sont inquiets. Pas seulement ses marchands, ses clients aussi. Quel sort lui réserve la Ville ? C’est la question que tout le monde se pose.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Le pire hiver de son histoire

Jacques L’Écuyer vend ses pommes au marché. Coiffé d’une casquette rouge, vêtu d’un manteau chaud pour affronter la première neige qui tombe du ciel, il est l’un des derniers à occuper un emplacement extérieur. Encore quelques semaines, deux, tout au plus, et il partira lui aussi. Il ne restera plus alors que les marchands du mail d’hiver, à moitié vide, trois semaines après son ouverture.

Est-il inquiet ?

« Oui, je suis inquiet. Les rumeurs, c’est que l’administration veut fermer la première allée pour bâtir des condos. Est-ce que c’est vrai, pas vrai ? Je ne sais pas. Ils disent aussi qu’on va peut-être être transférés ailleurs, dans le marché. Ma clientèle, moi, est là depuis toujours. Si, mettons, ils ferment l’allée et qu’ils me disent d’aller sur la troisième, à l’autre bout, je vais cesser de venir ici. Je ne suis pas attaché au marché Jean-Talon, même si ça fait 50 ans que je suis ici. »

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Le marchand Jacques L’écuyer

Jacques L’Écuyer est fils de fermier. Il a repris l’affaire de son père qui, à 80 ans, travaille encore dans le champ, à Saint-Joseph-du-Lac, près de Deux-Montagnes.

« Je viens ici depuis que je suis petit gars, dit-il. J’ai 55 ans, puis ça fait 50 ans que je suis au marché Jean-Talon. Mais si ça ne marche pas, on n’est pas attachés à ça, répète-t-il. Il y a un marché aux puces à Saint-Eustache où on peut aller vendre samedi et dimanche. Il y a aussi un marché à Prévost, dans le nord. On peut faire vendre dans le gros ou vendre au chemin. »

Trente dollars. C’est le prix qu’il paye, par jour, pour chacun des deux espaces qu’il loue dehors depuis le 31 octobre. Le prix est le même à l’intérieur. L’été, c’est plus cher. Autour de 1000 $ par mois, pour deux emplacements extérieurs. Sans compter une somme de 3000 $, « et quelques centaines de piastres », exigée pour réserver « sa place », au printemps.

Les clients, ce ne sont pas des idiots. En fin de semaine, ça va faire trois semaines que le mail d’hiver est vide.

Jacques L’Écuyer, fermier

« Il y en a qui nous disent : On va aller chez IGA ou Provigo. Le stationnement est gratuit. Ici, essaie de te parquer ! La salade chez Provigo, c’est la même salade qu’ici. Ça vient de Californie ou d’ailleurs, aux États-Unis. »

33 places à louer

Daniel Brais est inquiet lui aussi. Propriétaire de la Ferme des Moissons, il s’est installé dans le mail d’hiver il y a quelques semaines. « J’aimerais, au moins, que le marché soit plus rempli », lance-t-il. La plupart de ses voisins brillent par leur absence. Disons-le : le mail est désespérément vide. Le plus gros, François Chenail, s’est fait mettre à la porte par la direction de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal (CGMPM), l’organisme chargé par la Ville de veiller au bon fonctionnement des marchés montréalais : Jean-Talon, Atwater, Maisonneuve et Lachine.

M. Chenail, qui possède une grosse entreprise d’importation, d’entreposage et de distribution de fruits et légumes au Canada, louait à lui seul 12 emplacements dans le mail d’hiver depuis plus de 40 ans. Sa sœur Monique, elle aussi radiée, en occupait cinq. La Corporation leur reprochait de sous-louer leurs espaces, chose interdite par les règlements.

Dix-sept emplacements vides, ça fait un gros trou. Mais c’est bien pire : 33 des 80 emplacements du mail d’hiver sont à louer. Alain Darsigny, qui a tenté de vendre ses quatre stands même si cela est illégal, n’a pas renouvelé son bail. Rita Boivin, qui en occupait huit avec une amie, non plus.

« La plus grande peine »

Mme Boivin tenait un kiosque de revente au marché Jean-Talon depuis 1958. « Son départ, c’est la plus grande peine qu’on n’a pas sur la Terre », confie sa sœur, Francine Boivin, propriétaire du commerce chez Louis sur la Place du Marché-du-Nord.

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Francine Boivin, propriétaire du commerce chez Louis sur la Place du Marché-du-Nord

Elle avait ses stands. Mais la direction veut diminuer les places, si je comprends. Ma sœur a dit : “J’ai toujours travaillé avec huit places. Si ce n’est pas pour fonctionner comme ça, j’aime mieux m’en aller.”

Francine Boivin, commerçante

Appréciée de tous, Rita Boivin louait six espaces. Sa voisine et amie, deux. Ensemble, elles exploitaient huit emplacements. Mais l’administration leur a dit qu’elles devaient ériger un mur entre les deux kiosques. À 70 ans, Mme Boivin a dit non. D’autant qu’on lui demandait aussi de retirer l’abri Tempo qui recouvrait son frigo à l’extérieur pour le protéger de la neige, l’hiver.

« Si on regarde voilà deux ans, tout allait bien, bien, bien, remarque Francine Boivin. Le marché était plein. Là, ça change. L’administration veut avoir beaucoup de petits commerces. Mais il faut que le marché puisse vivre aussi. Ces gros-là étaient là à l’année et ils payaient bien. »

Mme Boivin se questionne, elle aussi, sur les intentions de la Ville. « Dans l’administration, ils ont probablement des mandats à faire, mais on ne le sait pas, nous. Tout le monde se pose des questions. C’est quoi, les vrais mandats ? Pourquoi ils veulent diminuer les places et avoir juste des petits fermiers ? Il en faut, des petits fermiers, mais il en faut des gros aussi. »

« Une attraction touristique »

Les clients, aussi, sont préoccupés. Rosalie Forcherio fréquente le marché depuis qu’elle a 5 ans. « C’est un peu vide par rapport aux autres années, observe-t-elle. Et l’été, il y a trop de gens qui viennent ici pour prendre des photos. Finalement, on ne fait plus ce qu’on est censé faire au marché, qui est de s’approvisionner. J’ai l’impression que c’est en train de devenir une attraction touristique. »

Des clients inquiets, déconcertés et pessimistes, Francine Boivin en rencontre tous les jours.

« Oh, mon Dieu, les gens nous en parlent tout le temps. On est tannés. On ne pensait pas que ça tournerait de même, à ce point-là. On ne peut pas juger l’administration. Mais on devrait être plus informés. C’est quoi, la vraie, vraie, vraie affaire ? On ne le sait pas. On a de la peine parce qu’on ne sait pas comment ça va tourner. »

« On est en train de gérer les problèmes »

Isabelle Laliberté a été nommée directrice de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal (CGMPM) en pleine tourmente.

Les marchés publics ? Elle n’y connaissait rien. Avant d’être embauchée en octobre 2018 par les anciens membres du conseil d’administration, elle avait travaillé chez Lowe’s, Réno-Dépôt, Home Depot, la SAQ et Costco. Son mandat tient en trois mots : faire le ménage.

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Les marchands et les producteurs du marché Jean-Talon l’ont vite compris.

« Isabelle, ça n’est pas une mauvaise personne, mais elle est habituée à gérer des Rona, dit le producteur de pommes Jacques L’Écuyer. Rona et le marché Jean-Talon, ce n’est pas la même affaire. »

Depuis son arrivée, les mauvaises nouvelles tombent dru : rapport du Contrôleur général de la Ville sur la mauvaise gestion de l’organisme, actes de vandalisme perpétrés chez un agriculteur, enquête policière, démission en bloc des membres du conseil d’administration, poursuite judiciaire intentée par des marchands…

La crise demande beaucoup de nous pour une petite organisation comme la nôtre.

Isabelle Laliberté, directrice de la CGMPM

La corporation qu’elle dirige d’une main de fer est un OSBL mené par un conseil d’administration de neuf personnes : quatre vendeurs ou maraîchers et cinq membres de l’extérieur, tous élus le 7 octobre. La Ville loue les terrains des marchés (Jean-Talon, Atwater, Maisonneuve et Lachine) à la CGMPM en échange d’une petite redevance.

La CGMPM emploie 25 personnes, dont les employés affectés au stationnement et à l’entretien.

« On entend les attentes de tout le monde, assure Mme Laliberté. On n’est pas sourds. »

Faut-il s’inquiéter de l’avenir du marché Jean-Talon ?

« Non. On est en train de gérer les problèmes. Ça demande du temps. On doit redresser la barre, se conformer aux règles et démontrer qu’on a fait les choses qu’on avait à faire. »

Dans son rapport, déposé en décembre 2018, le contrôleur général Alain Bond a mis le doigt sur d’importantes lacunes dans la gestion des marchés publics et l’absence de reddition de comptes. La police enquête sur des allégations de revente d’espaces et de sous-location de baux à l’insu de la Corporation.

« On entend beaucoup de choses négatives sur les gens, mentionne la gestionnaire. Mais, pour la plupart, c’est du bon monde qui travaille fort à faire rouler sa business. Il ne faut pas faire payer tous nos membres pour des situations spécifiques. »

Le problème, c’est qu’il y a de l’inquiétude dans l’air. Beaucoup d’inquiétude. Et que Mme Laliberté peine à rassurer ses membres. Trop peu d’informations filtrent de la direction. Si bien que les rumeurs enflent : la Ville songerait à réduire la taille du marché pour construire des condos et des boutiques, dit-on ; elle voudrait chasser les revendeurs pour attirer des fermiers bios.

« Les changements créent de l’incertitude, c’est normal. Mais l’objectif n’est pas de sortir du monde », affirme Isabelle Laliberté.

Comment voit-elle le développement futur du marché ?

« On n’est pas rendu là », répond-elle.

« L’urgence, c’est de remplir tous les emplacements du mail d’hiver pour ne pas pénaliser les clients. »

La Ville veut s’en mêler

Le marché Jean-Talon existe depuis 1929. La Ville répète qu’il n’est pas près de disparaître. Mais 90 ans plus tard, beaucoup de gens se demandent de quoi sera fait son avenir. Le point en cinq questions.

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Le marché Jean-Talon existe depuis 1929. La Ville répète qu’il n’est pas près de disparaître.

Quelle est la vision de la Ville ?

Le lien « locateur-locataire » qui unit la Ville de Montréal à la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal (CGMPM) est appelé à changer. L’administration Plante veut se mêler de la gestion des marchés publics. « Nous souhaitons convertir l’entente contractuelle avec la Corporation et en faire une entente de gestion », déclare Robert Beaudry, responsable du développement de l’habitation et du développement économique et commercial au comité exécutif. Une étude de marché a été commandée à la Chaire Ivanhoé Cambridge d’immobilier, qui doit rendre son rapport dans quelques mois. La Ville veut bonifier l’offre de produits frais et mettre en valeur les producteurs locaux. Elle veut aussi que les marchés publics lui rendent des comptes.

Les rumeurs sont-elles fondées ?

Y aura-t-il des condos au marché Jean-Talon ? Un musée ? Moins de stands ? « Non. La Ville n’a aucune intention de dénaturer les espaces du marché, affirme M. Beaudry. On veut que ça reste des espaces réservés aux marchands et aux producteurs. Il n’est pas question de construire des condos. Il n’y aura pas de musée. Pas de boutiques. »

Pourquoi un OSBL ?

La Ville étudiera les meilleures pratiques de gouvernance, mais elle se dit satisfaite du travail accompli par la CGMPM, un OSBL créé en 1993. « On est prêts à lui donner les moyens d’être encore plus efficace avec des investissements financiers, des études et du soutien logistique », précise Robert Beaudry. Pas question, donc, de résilier le bail. Un comité d’éthique sera en outre constitué pour accompagner la Corporation dans ses décisions. Il sera composé de membres du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, du SPVM, de professeurs en gestion et en gouvernance.

Les loyers sont-ils au prix du marché ?

La Ville entend revoir le modèle de financement des marchés publics. Actuellement, elle touche une redevance de 12 % du revenu brut annuel de la Corporation, qui perçoit les loyers des membres. « L’objectif de la Ville est de rendre des espaces disponibles à prix intéressants pour les maraîchers. Notre préoccupation n’est pas financière. On veut plus d’espaces occupés par des produits frais. »

Y a-t-il de la relève agricole ?

De nombreux kiosques du marché Jean-Talon sont vides. Le recrutement de nouveaux producteurs est-il si difficile ? « La Corporation avait-elle les meilleures méthodes de recrutement ? C’est ça, la question qu’il faut qu’on se pose. Il va falloir travailler sur la promotion des espaces et les modes de recrutement », admet M. Beaudry.