En entreprenant aujourd’hui des travaux d’urgence pour réparer une énorme conduite d’eau potable, Montréal estime avoir évité une rupture catastrophique qui aurait compromis l’alimentation en eau de plus de 1 million de ses citoyens en plein été. Une autre conséquence, ont rappelé hier les élus, du sous-financement des infrastructures de la Ville durant les trois dernières décennies.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Pas de menace… pour le moment

L’alimentation en eau de 1,2 million de Montréalais dépend notamment des réserves stockées dans l’immense réservoir McTavish, au pied du mont Royal, juste au-dessus de l’Université McGill. Normalement, quatre conduites approvisionnent en eau le réservoir McTavish : trois conduites de 1,2 m de diamètre et une de 2,1 m de diamètre. En fermant la plus grosse des quatre, l’alimentation se retrouve coupée de moitié – la quantité d’eau qui circule dans la conduite de 2,1 m est supérieure à celle charriée par les trois conduites de 1,2 m. Cette situation n’est pas inquiétante en saison hivernale, puisque la demande en eau est moins importante, indiquent les autorités. Mais si l’une des trois conduites de 1,2 m devait se rompre alors que celle de 2,1 m est hors service, cela entraînerait « en période estivale la perte de l’alimentation en eau et de la protection incendie pour 1,2 million de personnes sur l’île de Montréal », a expliqué hier l’ingénieur Romain Bonifay au comité exécutif de la Ville. « C’est une situation extrêmement préoccupante », a renchéri le directeur de la production de l’eau potable, Alain Larrivée. Lors d’un point de presse, la mairesse Valérie Plante a insisté sur l’importance de terminer les travaux avant le début de l’été. « Il faut profiter du moment pour s’assurer que cette grosse conduite soit bien fonctionnelle quand on en aura besoin. »

Géographiquement délicat

S’étirant le long de la rue Saint-Antoine, entre les rues Guy et Atwater, la portion endommagée de la conduite d’eau est située dans un environnement souterrain délicat. À certains endroits, elle passe sous l’autoroute Ville-Marie et au-dessus de la ligne orange du métro et de la station Georges-Vanier. Sans compter tout le quartier de la Petite-Bourgogne qui serait inondé en cas de rupture. Car lorsque ce genre de gigaconduite se rompt, ce n’est pas une petite fuite, a précisé l’ingénieur Bonifay. « C’est plus un bris “explosif”, qui cause beaucoup de dégâts », a-t-il rappelé, en montrant des photos de ruptures majeures survenues ces dernières années. En 2002, la rupture d’une conduite d’eau d’un diamètre de 1,8 m sous le boulevard Pie-IX (soit plus petite que celle sous la rue Saint-Antoine) à Saint-Léonard avait inondé des dizaines de résidences et engendré une baisse de pression de l’eau dans le secteur durant les travaux de remplacement.

Usure prématurée

La conduite n’est pas vieille, si on la compare à des ouvrages plus que centenaires qui sont encore en exploitation dans le réseau d’eau montréalais. Mise en service en 1972, elle souffre d’une usure prématurée des câbles d’acier qui enserrent sa structure de béton pour supporter la pression de l’eau. À certains endroits de la portion problématique de 900 mètres, ce sont 40 % des câbles qui sont rompus, alors que normalement, le niveau de dégradation aurait été autour de 5 %. Pourquoi cette usure prématurée ? Devant le comité exécutif de la Ville, hier, l’ingénieur Romain Bonifay a expliqué qu’il était « difficile » de déterminer avec certitude la cause de la détérioration avant que des analyses plus poussées soient terminées. Néanmoins, a noté l’ingénieur, l’inspection de la conduite qui passe sous l’autoroute Ville-Marie a révélé la présence d’eaux de drainage à certains endroits. « Est-ce que [la corrosion] peut être liée aux sels de déglaçage ? À l’époque, ces conduites n’étaient pas recouvertes de peinture époxy. Aujourd’hui, on continue de les poser, mais elles sont recouvertes d’une couche d’époxy qui protège beaucoup mieux des agressions du sel. » La conduite a été fermée préventivement le 16 juillet, avant d’être mise officiellement hors service la semaine dernière.

Défi technique

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvain Ouellet, responsable des infrastructures

Devant le conseil municipal réuni en séance extraordinaire hier, le responsable des infrastructures Sylvain Ouellet a déclaré : « Je pense que ça fait au moins 20 ans, voire 30 ans, que dans tout le Québec, on n’a pas construit ou installé un tuyau de ce diamètre en alimentation en eau potable. » Il faudra de plus creuser jusqu’à sept ou huit mètres dans le sol avant de l’atteindre. « La conduite est parfois située sous les semelles de l’autoroute, ce qui pose des défis techniques de travaux en sous-œuvre », a noté l’ingénieur Bonifay.

Une pression sur tout le système

Pour pallier la fermeture de la conduite de 2,1 m, les autorités ont augmenté le débit qui circule dans les trois plus petites conduites de 1,2 m. L’opération ne sera pas sans conséquence : ces conduites sont donc actuellement « sursollicitées » et s’useront donc, elles aussi, prématurément. Et puis, il y a toutes ces conduites qui n’ont pas encore pu être auscultées et dont l’inspection dépend de la remise en service de la conduite de la rue Saint-Antoine, qui pourra ensuite alimenter le réservoir Rosemont, qui permettra de terminer des travaux au réservoir McTavish (maintenant retardés d’un an), « pour pouvoir enfin ausculter notre plus grosse conduite, qui part de l’usine [de production d’eau potable] Charles-J.-Des Baillets [dans l’arrondissement de LaSalle] au réservoir Châteaufort, dans Côte-des-Neiges », a dit hier Sylvain Ouellet. « Tout ce sous-investissement collectif depuis 30 ans fait que c’est extrêmement compliqué d’ausculter et réparer [le réseau]. »

25 millions et une dérogation

Le conseil municipal réuni en séance extraordinaire a donc adopté hier un budget de 25 millions de dollars pour pouvoir entreprendre les travaux. Montréal a demandé et obtenu du gouvernement la permission de passer outre aux délais normaux d’attribution des contrats, étant donné l’urgence de la situation. Le Service de l’eau a procédé par un appel d’offres sur invitation et a sollicité trois entrepreneurs pour la première phase des travaux. Un contrat de 7,5 millions permettra notamment à l’entreprise Michaudville de construire une conduite temporaire d’un diamètre de 750 mm le long de la rue Saint-Antoine, entre Atwater et Guy, d’ici Noël. L’excavation et le remplacement de la conduite de 2100 mm, dont le contrat sera accordé en décembre, doivent être terminés d’ici juin 2020.

Fermetures de voies dans la rue Saint-Antoine

Trois voies sur quatre seront fermées dans la rue Saint-Antoine à partir d’aujourd’hui, pour permettre des travaux sept jours sur sept, de 7 h à 22 h.

Rectificatif
Une version précédente de ce texte identifiait Alain Larrivée comme directeur du Service de l’eau. Son titre exact est plutôt directeur de la production de l’eau potable.