À voir les énormes trous dans la chaussée, on ne le dirait pas, mais la rue Sainte-Catherine prend forme. Un premier tronçon, entre De Bleury et Saint-Alexandre, sera achevé cet automne. La Presse fait le point sur l’avancée du chantier avec les architectes Sonia Gagné et Bao Nguyen, qui ont redessiné cette artère commerciale, la plus importante de Montréal.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Mur à mur

Qu’est-ce qui fera la particularité de cette rue ? Qui lui donnera son aspect distinctif ? Son effet « wow » ? La largeur de ses trottoirs bordés de nombreux arbres. L’élimination de 200 places de stationnement. Le mobilier de Michel Dallaire. Le pavé inspiré d’un égaliseur de son. Tout ça, bien sûr, mais aussi le fait qu’elle sera « mur à mur », pour reprendre l’expression de Sonia Gagné, associée et architecte chez Provencher Roy. Mur à mur, comme d’un mur de magasin à l’autre. Oubliez l’artère conventionnelle bordée de trottoirs. Ici, on sera dans un espace partagé, où le piéton sera roi et la voiture, un mal nécessaire. Un peu comme la Mariahilfer Strasse, à Vienne, la New Road, à Brighton, la Pitt Street, à Sydney, l’Exhibition Road, à Londres, ou la Promenade Waterfront, à Oslo. La rue Sainte-Catherine ne sera à nulle autre pareille à Montréal, promet-on.

Huit mètres

Pour vous donner une meilleure idée, elle passera de quatre voies à une seule. Il ne sera plus possible de s’y garer. Les trottoirs feront de sept à huit mètres de large : une augmentation de 60 % par rapport aux trottoirs existants. Et l’unique voie de circulation sera bordée par une simili-piste cyclable. « Simili » dans la mesure où elle ne sera ni balisée ni protégée. Il n’y aura pour ainsi dire pas de démarcation entre les trottoirs, la piste pour les vélos et la voie pour les voitures. « Si on arrive à construire une rue où tout est aligné, tout est bien coordonné, on aura vraiment la différence par rapport à d’autres projets où il y a n’importe quelle poubelle, n’importe quel mobilier, n’importe quelle grille partout. Ce sera vraiment “clean” », assure Sonia Gagné.

IMAGE FOURNIE PAR LA FIRME PROVENCHER ROY

Vue projetée de la rue Sainte-Catherine

Rondeurs

Le mobilier porte la signature du célèbre Michel Dallaire. Certains bancs ont des dossiers. D’autres, pas. « La fabrication est en cours », précise M. Dallaire, qui a laissé sa marque un peu partout à Montréal. C’est notamment lui qui a dessiné les BIXI. « Les bancs avec dossiers pourront être orientés dans toutes les directions : est, ouest, nord ou sud. On pourra facilement enlever l’assise et les réorienter, selon les besoins. » Et ce mobilier unique sera tout en courbes. « Je n’aime pas les sièges qui ne sont pas invitants, dit le designer industriel. Il faut que les sièges nous appellent, qu’ils nous disent : “Viens te reposer.” »

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Mobilier portant la signature de Michel Dallaire

Épingle à couche

Le support à vélo a aussi été conçu par Michel Dallaire. Un drôle de support à vélo, inspiré d’une épingle à couche pour bébé. « Ce n’est pas facile de dessiner un support à vélo qui ne ressemble pas à un autre support à vélo ! », lance M. Dallaire, qui a trouvé son idée en voyant ses filles changer la couche de leurs bébés. « Ça devient un peu la signature du lieu. »

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Support à vélo conçu par Michel Dallaire

Canopée

La rue Sainte-Catherine revue et améliorée sera aussi plus verte, au terme des travaux de la première phase, qui va de la rue De Bleury à la rue Mansfield, à l’automne 2020. De gros arbres seront plantés sur les trottoirs, de part et d’autre de l’artère. « La séquence des arbres sera très rapprochée, ça donnera un rythme », précise Bao Nguyen, architecte paysagiste chez Provencher Roy. Au sol, les grilles rectangulaires seront insérées dans le pavé, de manière à se faire oublier.

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Vue projetée de la rue Sainte-Catherine

Le « beat » de la rue

Parlant de pavé, celui-ci sera en béton préfabriqué et doté d’un motif inspiré d’un égaliseur (equalizer, en anglais), cet instrument qui sert à mesurer et à moduler les amplitudes du son. « La rue Sainte-Catherine est vivante, animée, le soir et le jour. Il y a une “vibe” un peu hétéroclite. C’est ça qui fait sa beauté », explique Bao Nguyen. « On a donc cherché quel était son “beat” pour le représenter dans le pavé. Et on s’est inspiré d’un equalizer. Le motif asymétrique du dallage sera posé en fonction de l’achalandage des piétons. Il sera plus foncé et dense devant les portes des commerces, et plus pâle et calme devant les parvis d’église. » « Le centre de la rue sera aussi plus foncé pour qu’on sache que c’est la rue, souligne Sonia Gagné. C’est aussi une question d’entretien. »

Birks, la chic

Et pour marquer des lieux importants, comme la bijouterie Birks ou La Baie, autrefois Morgan, des plaques de bronze seront insérées dans le pavé devant les bâtiments. Une courte phrase rappellera l’histoire, l’architecte et la date de construction. « On ne l’impose pas, dit Mme Gagné. Les gens peuvent s’arrêter ou ne pas s’arrêter. » Cinq plaques sont prévues dans la première phase du réaménagement de la rue Sainte-Catherine.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La bijouterie Birks, rue Sainte-Catherine

Le square

Cette première phase englobe le square Phillips, qui subira une énorme cure de beauté. « C’est un projet en soi, indique Bao Nguyen. On l’a agrandi, on l’a verdi, on l’a planté et on a changé le revêtement de sol, qui sera complètement en granit. » Une fontaine d’eau animera le parterre et invitera les gens à venir se reposer dans « ce petit poumon vert du centre-ville ». Les architectes ont aussi redonné sa symétrie passée au square. « C’était très difficile avec la rue, les socles électriques, les bornes-fontaines… Tout a été nettoyé. Les sentiers sont aussi plus larges pour mettre en valeur le monument à Édouard VII », ajoute Sonia Gagné.

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Vue projetée du square Phillips

Le Frère-André

La place du Frère-André, qui donne sur René-Lévesque, est aussi réaménagée, agrandie et végétalisée. « On aura vraiment l’impression d’arriver au centre-ville quand on passera là », note Sonia Gagné. Là aussi, des allées d’arbres seront plantées. Les places de stationnement, square Phillips, seront éliminées, tout comme celles dans les rues qui encerclent le square. Ces rues seront rétrécies, pour faire place à des terrasses, devant la Brasserie Henri, avenue Union, et dans le square Phillips, entre les rues Cathcart et Sainte-Catherine.

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Vue projetée de la place du Frère-André

Un grand pas

L’idée de faire de la rue Sainte-Catherine une rue piétonne a été envisagée, mais vite oubliée. « On est là pour écouter les besoins des gens et faire que cette rue fonctionne, affirme l’architecte Sonia Gagné. Enlever 200 cases de stationnement, élargir les trottoirs, enlever des voies destinées aux véhicules, c’est déjà un grand pas en avant. »

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Vue de la rue Sainte-Catherine