(Montréal) Le retour du beau temps marquait hier le début de la belle saison pour plusieurs cochers. Mais aussi de la dernière. Si Montréal a déjà annoncé le retrait de toutes les calèches pour le 31 décembre prochain, les propriétaires ne décolèrent pas et espèrent toujours un revirement de situation.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« On ne sait pas quoi faire. Si je perds ma calèche, je perds ma ferme, je perds ma passion », insiste Alain Boisvert. Le cocher de 51 ans exerce son métier depuis 37 ans. Avant lui, son père, lui aussi détenteur de permis d’exploitation de calèche, a géré ses chevaux pendant 61 ans.

Ses deux juments vivent dans sa ferme, à Carignan. Catin, 9 ans, était de sortie hier pour la première journée de l’année, attelée à une carriole bourgogne et jaune. Une dernière saison touristique pour la bête à la robe foncée.

Comme d’autres propriétaires de permis, M. Boisvert se pose des questions sur la finalité de la décision de la Ville d’interdire les calèches à partir du 1er janvier 2020. Ils étaient plusieurs hier à dire être en consultation avec des avocats.

« Je n’ai aucune idée de ce que je vais faire à la fin de l’année. Ça dépend de ce qu’on va entreprendre. On veut sauver nos jobs, ou être dédommagés, au moins. Pas 1000 $. » — André St-Amant, cocher

La Ville a en effet annoncé mercredi dernier une compensation financière de 1000 $ pour les propriétaires voulant se départir d’un cheval. En partenariat avec la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA), la mesure permettra aux bêtes d’être placées dans un refuge ou une famille adoptive, pour une « retraite paisible ».

Des détenteurs de permis ont accueilli la nouvelle avec amertume, jugeant la compensation trop basse. La mesure sert surtout à inciter les propriétaires de chevaux à choisir cette option plutôt que l’abattoir, où ils recevraient 800-900 $, a précisé le responsable des services aux citoyens, de l’environnement, de l’approvisionnement et du matériel roulant au comité exécutif de la Ville, Jean-François Parenteau, dans une entrevue téléphonique. Rien n’empêchera un propriétaire jugeant la valeur de son animal plus élevée de le vendre plus cher ailleurs, a-t-il ajouté.

Pas de rachat

La Ville offre aussi aux cochers, en collaboration avec Emploi-Québec et le gouvernement fédéral, de les accompagner dans leurs démarches vers un nouvel emploi, mais n’entend pas dédommager les détenteurs de permis.

De 2006 à 2008, la Ville avait payé en moyenne 25 000 $ par permis, alors qu’ils étaient accordés gratuitement, pour les racheter aux exploitants. Le but de la mesure était de mieux encadrer l’industrie et de réduire le nombre de calèches, après de nombreuses plaintes sur l’état des carrioles et le traitement des animaux, notamment.

« Aujourd’hui, on n’est plus dans le rachat, a expliqué M. Parenteau. L’industrie a changé, il n’y a pas de rachat. Il y a une possibilité de se replacer sous une autre forme. Le permis en soi n’existe plus, l’industrie n’existera plus. »

En 2019, le permis de véhicule hippomobile coûtait 413 $ et celui du conducteur, 90 $. « Les permis, c’est comme les permis de taxi, a dénoncé le propriétaire et cocher Jean-Simon Desparois au téléphone. Eux sont en train de négocier. Nous, on n’a aucune compensation. »

Il y a eu trop de situations où le bien-être des animaux a été mis en cause, explique la Ville. L’automne dernier, un cheval du Vieux-Montréal est mort. Un autre s’était effondré l’année d’avant.

Même si d’autres propriétaires prennent soin de leurs bêtes, la Ville estime que les canicules de plus en plus fréquentes rendent l’exploitation difficile. M. Parenteau montre aussi du doigt le revêtement en asphalte.

Opinions divergentes

« Romantique », « magique », « cruel », « sans intérêt » : les touristes rencontrés dans le Vieux-Montréal hier étaient partagés sur l’industrie de la calèche. « Je ne vois pas l’intérêt, a dit Virginia Solune, originaire de Paris et installée à Montréal depuis deux ans. On peut apprécier la ville avec ses propres pieds, sans faire souffrir un animal. » Lindsay et May Jenkins, d’Ottawa, ont pour leur part l’habitude de faire un tour de calèche, qu’ils soient en Estonie ou à Québec. « Il n’y a pas de meilleure façon de découvrir une ville tranquillement », a affirmé M. Jenkins.

« Mon copain est un romantique », a noté de son côté Melanie Ryan, de Boston. Avec son conjoint Aldous Collins, elle en était à son premier tour de calèche hier.

Alors qu’ils étaient assis dans la carriole d’Alain Boisvert, les deux quadragénaires regardaient le paysage. Après une explication d’histoire, le cocher, lui, regardait sa jument. « Ça va me manquer. J’aime ça. »

Fini, le pain livré à cheval

Jean-Simon Desparois et sa conjointe, Josée Lapointe, ont acquis leurs premiers permis en 1984. Ils ont eu une écurie à Pointe-Saint-Charles, mais l’ont fermée il y a trois ans, en raison du coût des loyers, a précisé M. Desparois. Le couple n’avait pas encore commencé sa saison hier, visant plutôt le mois de juin. Ses chevaux sont maintenant en pension à Chambly. Depuis quatre ans, les cochers participent à une activité avec la Maison Saint-Gabriel l’été : ils livrent le pain à cheval. « Les parents nous disent que c’est le seul moment où les enfants lâchent l’ordinateur ou la télé. C’est un contact direct avec l’animal, ils viennent donner une carotte et acheter du pain », a dit M. Desparois. Il s’inquiète maintenant pour la suite de ce programme, ne sachant pas s’ils pourront continuer l’an prochain.

Des années de restrictions

2006

La Ville de Montréal annonce un plan de rachat des permis de calèche et une hausse des tarifs. Le nombre de calèches passe de 47 à 35.

2007

Une nouvelle réglementation abaisse la température maximale à laquelle un cheval peut travailler de 32 à 30 °C.

2012

La Ville impose des inspections régulières par un vétérinaire.

2016

En mai, le maire Denis Coderre annonce une interdiction des calèches pour un an. Les cochers obtiennent une injonction, justifiée notamment pas le renouvellement des permis trois mois plus tôt, et la Ville revient sur sa décision.

2018

L’administration Plante annonce que les calèches seront interdites à partir du 31 décembre 2019.