Il y a cinq ans, Michael Applebaum est devenu le premier maire de l'histoire de Montréal arrêté pour corruption. Aujourd'hui sorti de prison, talonné par la Ville pour des remboursements, il voudrait reprendre son métier de courtier immobilier. Mais on lui interdit de le faire, car ses crimes entachent « l'honneur et la dignité » de la profession. Son dossier soulève la question : où tracer la ligne entre la réhabilitation des délinquants et la protection du public ?

Vincent Larouche LA PRESSE

UN « PRISONNIER MODÈLE », DIT-IL

C'était du jamais-vu. Le 17 juin 2013, des policiers ont fait irruption chez le maire de la métropole du Québec, Michael Applebaum. Accusé de corruption, il a démissionné dans les jours qui ont suivi. Reconnu coupable d'avoir accepté des pots-de-vin en échange de faveurs à des promoteurs immobiliers et à des firmes de génie, à l'époque où il était maire d'arrondissement, il a écopé d'un an de prison. Il dit avoir été un « prisonnier modèle » et a d'ailleurs été libéré sous conditions au sixième de sa peine, soit après deux mois. Depuis sa sortie de prison, la Ville le poursuit pour récupérer l'allocation de départ et l'allocation de transition qu'il avait empochées en démissionnant, soit environ un quart de million.

« REDEVENIR UN ACTIF »

Élevé dans une famille de commerçants, Michael Applebaum a commencé à travailler très jeune et n'a jamais terminé son cégep. Il a dirigé le magasin familial de chaussures et travaillé 22 ans comme agent d'immeubles, en plus de siéger comme élu municipal pendant une vingtaine d'années. En sortant de prison l'an dernier, il a immédiatement demandé un nouveau permis de courtier immobilier. « Il souhaite montrer à la population qu'il peut continuer sa vie », a expliqué son avocat. En plaidant sa cause à l'Organisme d'autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ), M. Applebaum a expliqué qu'on l'avait remis en liberté « pour qu'il puisse réintégrer la société, redevenir un actif pour la société et continuer d'être un bon père ».

INDIGNE D'ÊTRE COURTIER

Mais l'OACIQ ne veut rien savoir d'un ancien maire corrompu. L'organisme qui délivre les permis de courtier a décrété l'automne dernier que les crimes de M. Applebaum « portent atteinte à l'honneur et à la dignité de la profession », en plus d'entacher l'image de celle-ci et de nuire à la confiance du public « envers l'ensemble des courtiers ». L'OACIQ estime que les actes de l'ancien maire « démontrent le manque de probité de ce dernier, une qualité essentielle à la pratique du courtage immobilier » et que « tout comme un maire, le courtier doit agir avec honnêteté, loyauté et compétence ». L'organisme craint aussi que M. Applebaum, qui a grand besoin d'argent, soit tenté de négliger les intérêts de ses clients pour s'enrichir à tout prix.

DÉCISION CONTESTÉE

Michael Applebaum n'entend pas en rester là. Il demande maintenant à un juge de forcer l'OACIQ à lui donner un permis. « Le comité porte un jugement moral non fondé sur l'appelant », déplorent ses avocats dans leur requête. « Les infractions dont l'appelant a été reconnu coupable concernaient un règlement de zonage et un contrat d'entretien, or, cela n'a pas de lien avec les activités de courtier immobilier », précise la requête. Selon ses avocats, la notoriété de M. Applebaum garantit la protection du public, puisque tout client saura à qui il a affaire. « Il doit y avoir une vie après le processus judiciaire. Ce n'est pas une condamnation à perpétuité, une condamnation à la mort sociale », a illustré l'un de ses avocats, Pierre Teasdale, en entrevue.

DES APPUIS À SA CAUSE

« Il faut lui donner la chance de refaire sa vie. Il a payé pour ses erreurs, alors pourquoi les gens ne lui donnent pas une seconde chance ? N'est-ce pas l'objectif de notre système judiciaire, la réhabilitation ? », demande Robert Libman, ancien maire de Côte-Saint-Luc, qui connaît M. Applebaum depuis longtemps. « Ce n'est pas seulement Michael, il n'est pas unique. Je vois ça souvent. Je ne suis pas sûr que je sois d'accord pour interdire aux gens de réintégrer la société, comme si la punition continue à vie. Les gens jugent beaucoup les autres après coup. Sans doute cela nous aide à nous sentir mieux », ajoute le rabbin de M. Applebaum, Alan Bright, en entrevue.

L'ÉVENTUELLE ÉTAPE DU DEUIL

Sylvie Brunet-Lusignan, criminologue, souligne que la réinsertion est souvent ardue pour les gens très connus. « Tout le monde a droit à une deuxième chance. C'est le principe de la réinsertion sociale. Mais on dirait que plus on parle de cas notoires, plus la population réagit mal », observe-t-elle. Caroline Lebel, du centre de main-d'oeuvre Opex 82, souligne que souvent, une étape importante pour les anciens détenus est justement le deuil de l'ancienne carrière. « Il y a plusieurs domaines où on ne peut pas être réadmis par les ordres professionnels après certains délits. Il y a des employeurs aussi qui vont refuser. Il faut accepter qu'on n'occupera plus ce poste. Quand quelqu'un ne peut pas retourner dans son domaine, on travaille sur le deuil, puis on explore ce qui est possible. »