La rivalité entre « verts » et « bleus » - sur toutes les lèvres depuis mercredi - consiste surtout en une accumulation de conflits de personnalités sur fond de cultures policières différentes. C'est du moins le constat de policiers retraités qui ont accepté de jeter un regard sur leur propre milieu pour La Presse.

Mis à jour le 8 déc. 2017
Philippe Teisceira-Lessard LA PRESSE

Au-delà de leur surnom tiré de leur couleur d'uniforme, les milieux dans lesquels les policiers travaillent forgeraient des agents aux réflexes souvent différents, parfois opposés. Tous s'entendent sur deux points de nuance : cette rivalité est ténue, voire inexistante, au niveau des policiers de la base et elle tend à s'adoucir avec les années.

Garde champêtre ?

L'image d'Épinal du policier de la Sûreté du Québec (SQ) comme garde champêtre était encore utilisée contre lui jusqu'aux années 90, selon le sénateur Jean-Guy Dagenais, qui a fait une carrière de près de 39 ans au sein de la SQ. « On entendait parfois des expressions : les gardiens de fossés, la police de campagne », se rappelle- t-il. Selon lui, ce stéréotype est à la source de certaines tensions entre « verts » et « bleus », mais il s'est atténué par la suite. « Allons du début 80 jusqu'en 1994, il y avait comme un besoin pour des gens à la Sûreté du Québec de s'affirmer. Je n'ai pas de problème avec ça, mais il ne fallait pas le faire au détriment des autres », s'est rappelé Jacques Duchesneau, chef de police à Montréal de 1994 à 1998.

« Ils ont le backup facile »

Mais le fait que les policiers de la SQ commencent souvent leur carrière en milieu rural, alors que ceux du SPVM débutent dans la métropole, influence réellement la culture des deux organisations, selon Yvon R. Bergeron, président de l'Association des policiers retraités de la SQ. « C'est sûr que les méthodes ne sont pas les mêmes », explique-t-il. Les policiers du SPVM, « ils ont le backup facile », alors que les policiers provinciaux sont habitués à travailler dans un contexte où les renforts sont à plusieurs dizaines de minutes de distance. Cette différence d'expérience se ressentait même lors d'opérations bien planifiées : « Nous autres, pour les agents doubles, les backups, ça pouvait être deux, trois gars. Eux autres, ça pouvait être cinq, six gars. [...] Je l'ai vécu personnellement. »

Rythme de travail

Le SPVM serait aussi moins strictement hiérarchique que la Sûreté du Québec, où les enquêteurs jouiraient de moins de marge de manoeuvre. Le résultat d'un rythme de travail différent, selon M. Duchesneau. « Quand j'étais à l'Unité anticollusion, j'avais deux policiers de la GRC, deux de la SQ et deux du SPVM. Et je pouvais voir les différences dans les manières de travailler », raconte-t-il, affirmant que les policiers fédéraux sont habitués à faire du travail irréprochable, « le nec plus ultra », mais à leur rythme, alors que les policiers montréalais sont souvent pressés par « le volume ». Les agents de la SQ se situent quelque part entre les deux, selon lui. Un constat partagé par Yvon R. Bergeron. « À la SQ, l'enquêteur de poste va rouler à 25, 30 enquêtes. Au SPVM, ça va être 200 enquêtes. Donc, c'est sûr qu'il ne peut pas avancer au même rythme. »

Salaire

Jean-Guy Dagenais montre aussi du doigt les conditions de travail auparavant très différentes entre « bleus » et « verts » pour expliquer les tensions. « Ça me chatouillait toujours », les commentaires sur les différences salariales entre policiers montréalais et policiers provinciaux, dit-il. « Ça me faisait retrousser le poil des jambes. » Un fossé accompagné d'un déficit dans l'image aussi : « La police à Montréal, les gens voyaient ça gros - et certains policiers de Montréal se voyaient gros, disons-nous les vraies choses. » Selon le sénateur, qui a fait une partie de sa carrière dans le mouvement syndical policier, le rattrapage à la SQ a contribué à atténuer la rivalité entre « bleus » et « verts ».