Lors du plus récent congrès de l'Association canadienne pour le savoir (ACFAS), à Montréal au début du mois de mai, deux géographes ont décrit la création du Petit Maghreb à Saint-Michel et du Quartier chinois de Brossard. Traditionnellement, les quartiers ethniques se trouvent au coeur de la métropole. Ces deux quartiers tirent leur vitalité de l'accès facile en voiture, parce qu'ils sont situés en périphérie. S'agit-il d'une vague de fond?

Mathieu Perreault LA PRESSE

BROSSARD FAIT DE L'OMBRE AU QUARTIER CHINOIS

Depuis deux décennies, Brossard s'est érigé en rival du Quartier chinois de Montréal. Plus de 10% de la population y est d'origine chinoise, une proportion deux fois plus forte qu'il y a 20 ans, avec des pointes de 30% dans certains quartiers de Brossard. Et deux centres commerciaux «chinois» y ont ouvert leurs portes.

«La vague a commencé au milieu des années 80, explique Dominique Lambert, étudiant à la maîtrise en géographie de l'UQAM. Beaucoup de Hongkongais ont commencé à demander un passeport canadien en prévision de la rétrocession de la ville à la Chine en 1997. J'ai personnellement vécu ces changements. Ma famille a déménagé de la Côte-Nord à Brossard en 1986 et je suis allé à l'école avec les enfants des Hongkongais.»

Pourquoi Brossard?

Pourquoi avoir choisi Brossard? «La construction de la Voie maritime avait permis de créer une immense étendue de terrains à prix concurrentiel, sur lesquels il n'était pas possible de construire auparavant à cause des inondations, explique M. Lambert. Il y avait déjà quelques Hongkongais à Brossard. Certains d'entre eux étaient ingénieurs, mais ne pouvaient pas travailler ici. Ils ont vu une occasion d'affaires et sont devenus agents immobiliers. C'était parfait pour les Chinois: Brossard est calme, les maisons sont neuves, proches de l'eau et l'accès au centre-ville de Montréal et ses écoles réputées était facile, même en transports en commun. Du moins, plus facile que de Laval ou de l'est de l'île.»

Les nouveaux arrivants se sont installés dans le sud de la ville. En 1996, un premier centre commercial chinois a ouvert. «Les Chinois de Brossard ont cessé d'aller au Quartier chinois de Montréal pour leurs emplettes. Et avec l'ouverture d'un deuxième centre commercial et d'une enclave chinoise dans le DIX30, même les Chinois de Montréal ont commencé à aller à Brossard. C'est plus facile de circuler et de garer l'auto. Les Chinois n'aiment pas beaucoup conduire.» Il y a même une messe catholique en chinois à Brossard.

Après les Hongkongais sont venus des Taiwanais, une petite vague chinoise en provenance de l'île Maurice, puis de la Chine continentale, grâce à la volonté de la nouvelle classe moyenne d'investir à l'étranger. «Beaucoup de Hongkongais sont repartis après 1997, quand ils se sont sentis rassurés, dit M. Lambert. Maintenant, le mandarin de la Chine continentale est aussi parlé que le cantonais parlé par les Hongkongais. Les grands-parents qui ne parlent que cantonais sont très isolés.»

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LE PETIT MAGHREB SANS MAGHRÉBINS

Depuis près d'une dizaine d'années, le Petit Maghreb s'étend dans le quartier Saint-Michel. Appuyé par la mairie de l'arrondissement, cet ensemble de commerces tenus par des Algériens, des Tunisiens et quelques Marocains est de plus en plus populaire auprès de leurs compatriotes.

Contrairement aux autres quartiers ethniques, le Petit Maghreb ne s'est pas installé dans un lieu où habite la clientèle cible. «C'est assez unique au Québec», explique Bochra Manaï, étudiante au doctorat en géographie à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS). «C'est un peu un DIX30 maghrébin. L'immigration maghrébine au Québec est assez scolarisée et bourgeoise. Les Maghrébins ne veulent généralement pas être associés à une idéologie de ghetto et habitent un peu partout à Montréal. On commence à voir cela aux États-Unis, une dislocation des lieux fréquentés par les communautés ethniques selon les fonctions, résidentielle, commerciale, de divertissement, par exemple.»

Renouveau

Les commerces maghrébins se sont installés dans Saint-Michel à partir des années 90 et ont profité des loyers modiques des commerces, selon Marion Lejeune, étudiante à la maîtrise à l'UQAM, qui a travaillé avec Mme Manaï. «Saint-Michel s'est appauvri dans les années 70 et 80, après la construction de l'autoroute Métropolitaine. Les immigrants italiens et grecs qui ont construit le quartier dans les années 50 sont partis en banlieue. Des Haïtiens et des Latino-Américains les ont remplacés, mais il y avait encore beaucoup de commerces vacants.»

Le Petit Maghreb se situe rue Jean-Talon entre les boulevards Saint-Michel et Pie-IX. Outre des commerces alimentaires, on y trouve des cafés et même deux mosquées. Mme Lejeune confirme que peu de Maghrébins habitent le quartier: en 2006, il n'y en avait que 3500, beaucoup moins que les Haïtiens, selon elle. Il y a 80 000 Maghrébins en tout dans la métropole.

«Dans les cafés, les hommes reproduisent des morceaux de leur mode de vie d'origine, dit Mme Lejeune. Ils retrouvent même des gens qu'ils connaissaient avant de partir.»

Mme Lejeune devait au départ travailler sur le découpage électoral ethnique au Liban, mais la guerre en 2006 l'a contrainte à changer de sujet. «Par hasard, je suis tombée sur un article sur le Petit Maghreb dans un journal communautaire, dit l'étudiante d'origine bordelaise. Je vis dans le quartier portugais, alors ça m'a intéressée. Avant d'arriver au Québec, j'avais étudié en histoire, l'Empire ottoman, le début de l'islam. C'était un bon mélange. Et pour trouver du travail au Québec, le secteur de l'immigration est un bon choix.»

Photo: François Roy, archives La Presse

Plusieurs cafés et commerces alimentaires maghrébins ainsi que deux mosquées se sont implantés dans le Petit Maghreb, rue Jean-Talon entre les boulevards Saint-Michel et Pie-IX. Situation particulière: peu de Maghrébins habitent le quartier.