Le pont Champlain est tellement fragile qu'il risque de s'écrouler et qu'il doit être remplacé au plus vite par un nouveau pont, soutiennent deux rapports d'experts remis à Transports Canada et obtenus en exclusivité par La Presse.

André Noël et Bruno Bisson LA PRESSE

«Il a été reconnu qu'il y a un risque d'effondrement partiel du pont, ou même d'un effondrement d'une travée (une partie du pont entre deux piliers)», indique un des deux rapports, rédigés par la firme Delcan et datés du 15 décembre dernier.

«Les défaillances et les risques associés sont tels que le pont Champlain doit être remplacé par une nouvelle structure, conclut le deuxième rapport. Un processus rapide doit être enclenché afin que le remplacement commence le plus tôt possible. En attendant, les travaux actuels de réhabilitation doivent se poursuivre.»

Les deux rapports ont été préparés à la demande de la Société des Ponts Jacques-Cartier et Champlain, qui relève de Transports Canada. Ils ont été remis en décembre à cette société d'État, laquelle les a remis au ministre fédéral des Transports, Chuck Strahl.

Les experts s'inquiètent clairement de la solidité des chevêtres, des poutres de béton précontraint, des semelles, des piliers et même des fondations, ainsi que de la capacité du pont de soutenir de lourdes charges.

«Compte tenu de tous ces aspects négatifs, la possibilité qu'il y ait un effondrement partiel ou complet d'une travée ne peut être exclue», écrivent-ils.

Normalement, un pont aussi important - il s'agit du pont le plus fréquenté au Canada - est conçu pour pouvoir résister à des tremblements de terre pendant des siècles. Construit à la fin des années 50, le pont Champlain n'a pas été conçu pour résister à un événement sismique d'importance.

«Cela signifie que le pont Champlain devrait être capable de résister à un événement sismique dont la probabilité survient une fois tous les 475 ans sans être mis hors service, et capable de résister à un gros tremblement de terre pouvant survenir une fois tous les 1000 ans, tout en pouvant rester ouvert à la circulation des véhicules d'urgence», expliquent les experts.

«Cependant, le pont (Champlain) n'a pas été conçu pour soutenir une charge sismique significative et nous comprenons que les analyses ont montré qu'il n'aurait pas la capacité de le faire. Dans sa condition actuelle, on peut s'attendre à ce que le pont s'effondre en tout ou en partie lors d'un événement sismique significatif.

«En résumé, ce pont n'est pas dans une condition lui permettant de continuer à servir de lien majeur au-dessus du fleuve Saint-Laurent. Il ne peut pas continuer à soutenir un lourd trafic de véhicules, de camions et d'autobus sans certains risques, lesquels ne peuvent pas être quantifiés.»

Les deux rapports sont rédigés en anglais. Les termes «confidentiel» et «préliminaire» apparaissent sur les pages couvertures. Le premier rapport, de 30 pages, s'intitule «Impressions du pont Champlain». Le deuxième, qui a 21 pages, s'intitule «L'avenir du pont Champlain». Les auteurs sont manifestement très inquiets.

Un programme de réhabilitation de 10 ans est en cours, au coût de 212 millions de dollars. Les experts recommandent qu'il se poursuive, mais selon eux ces travaux ne peuvent garantir la sécurité souhaitée.

«Parce que tous les travaux de réhabilitation qui seraient nécessaires pour solidifier le pont ne peuvent être menés en même temps, il y a et continuera d'y avoir des risques associés à l'utilisation de ce pont.

«Néanmoins, les risques ne peuvent pas être quantifiés et il y a certaines inconnues. Par exemple, la condition actuelle des câbles d'acier post-tension dans les poutres de béton précontraint ne peut être établie. Nous savons que des câbles et des armatures de précontrainte sont brisés dans certaines poutres.»

Trois sections analysées

Les experts ont analysé trois sections du pont : la partie centrale (section 6), une structure surélevée en acier qui traverse la voie maritime du Saint-Laurent, et les sections qui relient la portion centrale à l'Ile-des-Soeurs (section 5) et à la Rive-Sud (section 7). Elles contiennent un total de 50 travées.

La section du pont construite en acier est en meilleur état, d'une manière générale, que les sections de béton précontraint situées de part et d'autre. Les piliers de soutien, sous cette section, doivent subir des rénovations importantes au cours des prochaines années en raison de fissures, de la dégradation du béton et de la corrosion qui attaque les aciers de renforcement. Les fondations du pont sont en partie sous l'eau, et leur état n'est pas connu.

La section 5, entre l'Ile-des-Soeurs et la structure métallique, est la plus longue portion du pont, et se trouve dans un état de détérioration alarmant. «Les travées de béton précontraints sont dans un état si sérieux que la société des ponts Jacques-Cartier et Champlain a demandé que des structures de soutien d'urgence soient fabriquées et installées à proximité du pont dans l'éventualité où une poutre latérale serait perdue. Ceci est une action très inhabituelle et démontre un manque de confiance envers ces poutres latérales», selon les ingénieurs de Delcan.

«La détérioration de ces poutres est extrême, poursuivent-ils. Les analyses réalisées antérieurement suggèrent qu'en cas de défaillance d'une de ces poutres, elle pourrait causer l'effondrement progressif d'une travée, surtout si l'on considère la charge morte très élevée de la superstructure.»

De plus, «le manque de capacité des chevêtres (qui soutiennent les poutres transversales au sommet des piles du pont) de supporter les efforts en traction est aussi préoccupant, dans le contexte de la dégradation du béton constatée au sommet des piles».

Le pont Champlain a été complété en 1962.

«Il n'a pas été dessiné pour résister à la corrosion et à la dégradation qui seraient provoquées par l'épandage de sel, rappellent les experts. Nous comprenons que, au cours des premières années de service, il n'a pas reçu de sel mais l'épandage a commencé assez rapidement.

«Par conséquent, le pont a subi une détérioration significative du béton et de l'acier, particulièrement dans les approches (les sections 5 et 7).»

Selon d'autres rapports obtenus par La Presse plus tôt cette année, le nouveau pont longera le pont actuel, côté est. Il est prévu qu'il ait huit voies plutôt que six; deux d'entre elles pourraient servir au transport en commun, et, éventuellement, à un système léger sur rail (SLR).

Des discussions sont en cours entre le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois; elles impliquent notamment la Société des ponts Jacques-Cartier et Champlain (qui relève de Transports Canada), ainsi que l'Agence métropolitaine de Transports (qui relève de Transports Québec).

Les rapports évaluent les coûts de construction d'un nouveau pont à deux milliards de dollars. Mais, selon d'autres sources, les coûts pourraient atteindre les six milliards de dollars. Reste à savoir comment la facture serait partagée entre les deux gouvernements.