C'était il y a 50 ans. Le 24 octobre 1960, Jean Drapeau était élu. Son règne allait durer 26 ans, le plus long de l'histoire montréalaise. Il laisse un héritage incertain, à la mesure de son ambition: céleste dans ses réussites, abyssal dans ses échecs.

Gabriel Béland LA PRESSE

«Laissons Toronto devenir Milan, Montréal restera toujours Rome.»

La phrase de Jean Drapeau est aussi célèbre que trompeuse. Le 24 octobre 1960, date de l'élection de Drapeau à la mairie de Montréal et début d'un règne de 26 ans, Toronto était déjà devenu Milan. Les statistiques ne laissaient aucun doute: Montréal n'était plus la capitale économique du Canada.

Pourtant, l'optimisme régnait. Le Québec vibrait de l'élection des libéraux, de la mort de Maurice Duplessis, de la fin de la Grande Noirceur; la province était entrée en révolution tranquille et Montréal voyait grand. Une commission d'urbanisme, baptisée «Horizon 2000», ne prévoyait-elle pas une population de 7 millions d'habitants dans la région métropolitaine au tournant du millénaire?

Pour le nouveau maire, il n'y avait aucun doute: Montréal resterait Rome.

«Pour comprendre le règne de Drapeau, il faut saisir l'atmosphère qui régnait à Montréal à l'époque», croit Jean-Claude Marsan, architecte et urbaniste qui a débuté sa carrière au service d'urbanisme de la Ville de Montréal sous le règne du «petit gars de Rosemont».

Une «fureur de l'avenir» s'était emparée de la ville, illustre l'architecte. «Montréal était une ville de l'avenir. J'ai un exemple révélateur en mémoire: Jean Drapeau tenait mordicus à une autoroute sur la montagne. Il disait: "Si on ne la construit pas, les gens de l'an 2000 ne comprendront pas pourquoi on ne l'a pas faite." Ce projet n'a jamais eu lieu. Imaginez ce qu'on en dirait aujourd'hui!»

La décennie dorée

Les premières années de Jean Drapeau au pouvoir ont des airs de conte de fées politique. Le maire réussit tout ce qu'il touche. La Place des Arts, son projet, est construite en un peu plus de deux ans. Il parvient à obtenir l'Exposition universelle de 1967, une idée lancée par son prédécesseur à la mairie, Sarto Fournier, et qui n'avait jamais abouti. Lui la fera aboutir. L'Expo 67 sera un succès sur toute la ligne.

Mais sa plus grande réussite, c'est sans doute la construction du métro. Objet de discussions depuis le début du siècle, l'idée d'un système de transport souterrain n'était pas nouvelle quand Drapeau a pris le pouvoir en 1960. Lui-même n'en était pas fou: il aurait préféré un monorail, à l'exemple de Paris. Son bras droit, Lucien Saulnier, fervent défenseur du métro, va toutefois le convaincre de revoir sa position.

«Ça me fait rire de lire que Jean Drapeau passera à l'histoire comme le père du métro», a un jour dit un Lucien Saulnier amer.

La plus grande réussite de Drapeau, donc, n'est pas sa propre idée. Mais il fallait la parachever. Il y parvient en seulement six ans. Six ans pour construire un des plus beaux métros du monde, où chaque station est unique et conçue par un artiste différent.

«Le métro était l'idée de Lucien Saulnier, c'est vrai, note Brian McKenna, auteur d'une biographie qui fait autorité sur le maire. Mais les idées sont partout. Lui, il a fait le métro. C'est très différent.»

Après les succès du métro et de l'Expo, Drapeau est au sommet de son règne. Brian McKenna se souvient de l'engouement pour le maire à cette époque. En 1968, alors journaliste au défunt Montreal Star, il se rappelle être entré chez une famille d'origine ukrainienne dans la rue De Bullion. Trois portraits ornent les murs du salon: celui du pape Jean XXIII, celui de John F. Kennedy et celui de Jean Drapeau.

Une tache de 2 milliards

Sa réussite, le maire la devait à lui-même, mais aussi à l'air du temps. «Les conditions dans lesquelles il a réalisé ces projets étaient uniques, croit Benoit Gignac, auteur de Jean Drapeau, le maire qui rêvait sa ville. C'était les années 60, il y avait une effervescence, il y avait le nationalisme, il y avait moins de règlements et beaucoup moins de groupes sociaux qu'aujourd'hui.»

L'absence d'un contrepoids politique digne de ce nom, d'une opposition solide, aura permis à Drapeau de briller dans sa première décennie au pouvoir. Cette lacune ouvrira toutefois la voie au plus grand fiasco de son quart de siècle au pouvoir: le Stade olympique.

Le nom de Jean Drapeau est en effet si lié au bourbier olympique qu'on en oublie souvent ses autres succès.

«Durant la première partie de son règne, il a accompli des choses absolument remarquables: le métro et l'Expo, par exemple, indique Jean-Claude Marsan. Après, ça s'est détérioré. Comme si le politique prenait le dessus sur les spécialistes. Il s'est mis à imposer ses propres spécialistes. On l'a vu avec Roger Taillibert (l'architecte du Stade, NDLR). Il n'y avait pas moyen de le faire changer d'idée.»

Selon les prévisions faites en 1972 par le maire, le Parc olympique (Stade, Vélodrome, Village olympique) devait coûter 178 millions de dollars. Il coûtera finalement 2,4 milliards, dont 1,5 milliard seulement pour le Stade. La dette olympique mettra 30 ans à être payée.

Mais même ce chiffre est provisoire, puisqu'on estime qu'il faudra débourser 300 millions pour remplacer le toit actuel, brisé. Au bas mot, donc, ce sont plus de 2 milliards de dollars en trop qui ont été engouffrés dans l'aventure olympique.

«Après les Jeux de 1976, j'ai été nommé président d'un comité consultatif sur l'avenir du Stade, raconte Jean-Claude Marsan. Si ce comité avait eu à donner son avis avant la construction, on aurait dit non au plan retenu par Drapeau. Mais personne n'avait demandé notre avis. Là, on héritait d'une erreur, parce qu'on n'avait pas pu bloquer le projet.»

«Au cours des années 60, pendant qu'on a été dans cette fureur de l'avenir, on ne s'est pas rendu compte des limites de Jean Drapeau, dit M. Marsan. Sa vision était la seule qui comptait. Voilà tout.»

L'un des plus grands maires

Après l'échec du Stade, Drapeau n'a plus jamais été le même. Dans sa propre formation, le Parti civique, on se méfiait de ses idées de grandeur. Il ne gagnait plus les élections avec la même facilité qu'avant.

Âgé de 70 ans, il décide donc de se retirer avant le scrutin de 1986, finalement remporté par Jean Doré. Il aura gagné sept élections d'affilée. Il laisse derrière lui une ville durement frappée par la crise économique, endettée, mais une ville qui a flirté avec les plus grandes mégapoles de la planète.

Jean Drapeau était un visionnaire, et les visionnaires qu'on ne restreint pas sont dangereux, estime Brian McKenna. «Il a été dangereux pour l'économie de la ville, de la province même. Mais aurions-nous été mieux sans lui? Je ne crois pas. Il nous a offert quelque chose de fondamental, il nous a offert une fierté pour notre ville et a ouvert Montréal au monde.»

«Dressez la liste et vous verrez: il n'y aura jamais plus un autre Jean Drapeau.»

À l'heure des bilans, Drapeau a déclaré: «Ma satisfaction personnelle naît du fait que mes concitoyens, dans l'ensemble, sont fiers de leur ville. Ils en sont venus à connaître le monde et à être connus du monde entier.»

Sous Jean Drapeau, l'espace d'un instant, Montréal aura été Rome. Pour le meilleur et pour le pire.