Attirés par l'argent du pétrole, des dizaines de travailleurs venus du monde entier, y compris du Québec, débarquent chaque semaine à Fort McMurray, dans le nord de l'Alberta, Mais les sables bitumineux font miroiter bien des mirages. Certains décrochent rapidement le gros lot. D'autres vivotent en attendant l'emploi qui leur permettra de survivre dans cette ville aux prises avec une inflation folle. Bienvenue à Fort «McMoney».

Agnès Gruda LA PRESSE

Réjean Arbour est arrivé à Fort McMurray un mercredi. Il prévoyait passer le jeudi et le vendredi à chercher un emploi, pour commencer à travailler dès le lundi suivant. «J'avais lu que les compagnies s'arrachaient les employés au lasso», raconte ce camionneur québécois qui a posé ses valises au McMurray Inn, un motel bigarré collé sur l'autoroute qui traverse la ville.

 

C'est tout sauf un hôtel de luxe. Les camions qui roulent vers les usines de pétrole font du boucan jour et nuit. Et une odeur de vieux tapis imprègne la chambre.

Mais dans la capitale du pétrole canadien, les hôtels débordent et les loyers valent de l'or. Un mois après son arrivée à Fort McMurray, Réjean Arbour avait déjà dépensé 6000$, juste pour subsister. Et il n'avait toujours pas le moindre travail en vue.

«Nous embauchons», clament pourtant les cartons collés sur les portes des commerces qui longent la rue Franklin, la principale artère du centre-ville. Dans cette ville en pleine explosion, les pénuries de personnel sont chroniques. Pour éviter de se retrouver le bec à l'eau, magasins et restaurants pratiquent le politique de la porte ouverte: vous voulez travailler, nous avons du travail pour vous...

Mais si Réjean Arbour a pris la route des sables bitumineux, ce n'est pas pour laver de la vaisselle ou servir de la bière, même à 15$ l'heure.

Objectif: 300 000$

Avec des loyers gonflés au pétrole, un tel salaire ne lui permettrait même pas de louer une chambre dans une caravane. Or, ce célibataire de 38 ans n'est pas venu ici pour manger de la misère. Son objectif: bûcher dur pour économiser les 300 000$ qui lui permettront d'acheter une maison dans sa région natale, la Gaspésie. Mais pour cela, il lui faut un salaire dans les six chiffres, une allocation de subsistance et des tas d'heures supplémentaires.

Des conditions comme on en trouve dans les usines qui crachent leur fumée sur une soixantaine de kilomètres au nord de Fort McMurray. Sauf que ces postes à «100 000$ et plus» ne sont pas accessibles à tous.

«Il y a des gens qui s'imaginent qu'ils vont arriver ici et travailler dans le pétrole le lendemain matin. Mais si tu n'as pas les compétences qu'il faut, t'es mieux de rester chez toi», avertit France Boulanger, une Québécoise établie depuis une vingtaine d'années à Fort McMurray.

France Boulanger est vice-présidente de la section locale de l'Association canadienne-française de l'Alberta. Chaque jour, l'organisation accueille des francophones à la recherche d'emplois. Certains ne sont pas qualifiés ou ne parlent pas suffisamment anglais. Ils s'imaginaient devenir riches en quelques mois. Surprise: c'est au compte-gouttes qu'ils récoltent les fruits du pétrole.

Métiers de pointe

Pendant ce temps, les pétrolières peinent à recruter leur personnel. L'une des plus importantes, Syncrude, a embauché 720 employés cette année. Mais pas n'importe lesquels. À la fin de l'été, elle affichait 30 postes d'opérateurs de machinerie lourde, comme ces gigantesques pelles hydrauliques qui arrachent la terre noire au fond des mines.

Dans ces métiers de pointe, les entreprises se livrent une concurrence féroce. Primes, allocations, primes d'établissement: on ne regarde pas à la dépense. Mais la manipulation de ces mammouths de fer exige des compétences qui ne sont pas données à tout le monde. Quand on les possède, le pétrole coule...

Prenez ce mécanicien en machinerie fixe arrivé à Fort McMurray un dimanche de juin 2006. Il s'est attablé au pub de son hôtel avant même d'avoir défait sa valise. «C'est qui, les gens qui embauchent?» a-t-il demandé au barman. Il a commencé à travailler dès le lendemain. Mais à côté de ces contes de fées bitumineux, Fort McMurray connaît aussi bien des naufrages.

Dubaï 2

Même avec un emploi «dans le pétrole», les nouveaux arrivants doivent souvent mettre leurs rêves en veilleuse. Le jour de notre rencontre, Jonas Tomasovic, mécanicien industriel originaire de Saint-Sauveur, venait de subir un test de dépistage de drogues, dernière étape avant son embauche par une firme qui dessert les pétrolières.

Sa copine Mylène, 19 ans, travaille dans une firme de nettoyage de sites pétroliers où elle fait de la facturation pour 23$ l'heure. «Avec mon diplôme d'études professionnelles, jamais je ne pourrais gagner autant au Québec; je fais plus d'argent que ma mère, qui est allée à l'université», se réjouit-elle. «Fort McMurray, c'est Dubaï 2!» renchérit Jonas.

Sauf que le coût de la vie, ici, est lui aussi digne de ce richissime émirat. Le jeune couple partage le sous-sol d'un bungalow avec le père de Jonas, qui travaille également sur un site pétrolifère.

Leurs deux petites pièces coûtent 2200$ par mois. Et comme il est pratiquement impossible d'y cuisiner, la famille se rabat sur les restaurants, où les factures sont plutôt salées, merci. Tout ça finit par coûter cher.

Au départ, le jeune couple s'était donné un an pour économiser de quoi acheter une maison en rentrant au Québec. Maintenant, Jonas et Mylène révisent leurs plans. «On pense rester trois ans, on se rend compte que ça prend du temps à décoller», dit Jonas.

* * *

Un samedi matin, dans le centre-ville désert de Fort McMurray, un jeune homme transporte son sac à dos bourré à craquer. Il s'appelle Marcello, il est originaire du Brésil et il vient de débarquer d'un autocar en provenance de Calgary. «Elles sont où, les compagnies qui embauchent?» demande-t-il aux rares passants de la rue Franklin.

Ceux-ci se grattent la tête, lui disent d'aller par ici, puis par là-bas. Il suit les recommandations, revient sur ses pas, frappe à des portes fermées. Une nouvelle victime du mythe albertain vient d'arriver en ville...