Un convoi inusité d’un millier d’arbres feuillus a emprunté la route 389 vers le nord, jusqu’à Fermont, dans les derniers jours. Les feuillus provenant d’une pépinière du Sud forment aujourd’hui un coupe-feu naturel pour protéger des flammes les maisons et bâtiments de cette ville minière de la Côte-Nord. Un précédent appelé à servir de modèle ailleurs pour contrer les incendies de forêt au Québec.

Cette transformation forestière est rendue nécessaire avec l’explosion du nombre d’incendies de forêt au Québec, expliquent les experts qui ont procédé aux travaux sylvicoles. L’an dernier, 48 incendies de grande envergure ont fait rage sur le territoire, soit 30 fois plus que la moyenne. Selon la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU), plus de 4 millions d’hectares de forêt ont brûlé à travers le Québec en 2023.

Avant de procéder à la plantation des arbres, la municipalité située à environ 600 kilomètres au nord de Baie-Comeau a éclairci, élagué et abattu des conifères. Ces arbres sont gorgés d’huile. À la moindre étincelle, les résineux brûlent comme des allumettes. L’objectif était d’éliminer les conifères jugés trop près de la ville, à une distance variant de 0 à 30 mètres des infrastructures et habitations.

À Fermont, les plantations ont eu lieu près du lac Daviault, dans les boisés non loin du parc Du Ruisseau, dans les sentiers et le secteur de la marina. Elles ont été pilotées par l’organisme de reboisement social Arbre-Évolution et des citoyens bénévoles.

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Deux citoyens de Fermont, Roxanne Gauthier et Ismaël Besbes, ont participé bénévolement à la plantation.

Érables rouges et argentés, peupliers, bouleaux, pruniers, cerisiers, amélanchiers, sorbiers d’Amérique ; les arbres plantés ont une taille de 40 cm à 1,5 m, explique Marie-Christine Lee, chargée de projet en chef à la coopérative de reboisement social Arbre-Évolution. Elle indique que la plantation vient avec un engagement d’entretien de 50 ans, pour un taux de survie estimé à 80 %.

Des arbres « gorgés d’eau »

Jointe au beau milieu des bois, la chargée de projet raconte qu’elle a été estomaquée par l’ampleur de la dévastation causée par les incendies de forêt le long de la route. La foudre risquait de déclencher de nouveaux foyers d’incendie. Son équipe s’est résolue à cesser de planter momentanément des feuillus en raison d’une restriction des travaux forestiers manuels ou activités mécaniques.

« Le climat est très sec. On a constaté que le sol est sablonneux, il est assez acide, mais il y a la tourbe. Donc, il est propice à conserver l’eau nécessaire aux arbres », estime Mme Lee.

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Marie-Christine Lee, chargée de projet chez Arbre-Évolution

La place que les conifères ont est étonnante. C’est clair que les feuillus plantés près de la ville vont jouer un rôle protecteur. Contrairement aux conifères, ils sont gorgés d’eau en été.

Marie-Christine Lee, chargée de projet en chef à la coopérative de reboisement social Arbre-Évolution

« Ça va créer des trouées », ajoute le directeur général de la Ville de Fermont, Claude Gagné, qui a suivi chaque étape de la plantation.

Au total, le coût des arbres est évalué à 15 000 $, a-t-il affirmé à La Presse. La moitié des arbres ont été financés par le programme de compensation des gaz à effet de serre (GES) d’Arbre-Évolution. Ce programme consiste à compenser ses déplacements en avion ou en navire de croisière, entre autres, en fournissant une contribution pour planter des arbres.

La prévention ailleurs au Québec

Dans la foulée du projet à Fermont, une analyse des risques d’incendie est menée depuis un an dans une dizaine de villes du Nord par la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU). Des agents ont cartographié Chibougamau, La Tuque, Senneterre et la petite municipalité de Ferland-et-Boilleau, au Saguenay. Ils ont aussi rendu visite aux équipes de prévention des incendies de Val-d’Or, de Saint-Laurent et de Normétal, en Abitibi.

Philippe Bergeron est agent de préservation et porte-parole de la SOPFEU. Il explique que le mandat de réaliser des plans d’atténuation de risques liés aux incendies de forêt prend de l’ampleur. À Chibougamau, huit zones sont prioritaires.

« Les municipalités ont accès à du financement du gouvernement de plusieurs millions pour mettre en place des mesures d’atténuation des risques. Il y a de plus en plus de milieux urbains dans les forêts. Pas juste des chalets. Nous avons un rôle-conseil », affirme-t-il.

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Des conifères ont été abattus pour permettre la nouvelle plantation à Fermont.

À l’aide de schémas, l’agent en prévention explique qu’il est possible de limiter la propagation d’un incendie en agissant sur la zone immédiate d’une maison (de 0 à 1,5 m), sur la zone intermédiaire (de 1,5 à 10 m) et dans la zone étendue (de 10 à 30 m). Dans les zones immédiates, on recommande de ne pas entreposer de bois de chauffage ou de ne pas laisser une bonbonne de propane à découvert. Plus loin, de planter des feuillus.

Évelyne Thiffault, professeure et directrice scientifique à la faculté de foresterie de l’Université Laval, estime que les plantations de feuillus auront un impact sur les écosystèmes : on peut penser aux caribous, mais ce n’est rien en comparaison des conséquences de l’exploitation forestière et des incendies sur les communautés, dit-elle.

Évelyne Thiffault estime que les feuillus ont un bon potentiel de ralentir les incendies : « L’impératif de protéger les infrastructures est en haut dans la liste. On a qu’à regarder les drames humains qui se jouent dans l’Ouest, année après année, à cause des feux. Il faut également agir aux abords des grandes routes d’accès. »

1 778 621 $

Somme sur quatre ans débloquée par le ministère de la Sécurité publique pour des mesures d’atténuation des risques liés aux incendies de forêt dans Ungava (circonscription du nord du Québec). La Ville de Matagami recevra 316 738 $ et Chapais, 236 158 $. Le gouvernement régional Eeyou Istchee Baie-James recevra quant à lui 557 395 $.