Des poissons qui changent de sexe ou qui ont moins peur face aux prédateurs : les rivières sont si polluées partout dans le monde que l’on peut parfois voir l’effet direct de certains médicaments sur les espèces. Une équipe internationale de chercheurs tire la sonnette d’alarme et appelle à développer des solutions de rechange plus « vertes ».

De nombreux médicaments trouvés dans les rivières

Pilules contraceptives, antidépresseurs, antibiotiques, médicaments anticancéreux, drogues… La liste des médicaments que l’on trouve dans les rivières est longue. Et à des concentrations loin d’être négligeables.

Une étude a révélé en 2021 que, sur plus de 1000 échantillons prélevés dans des rivières d’une centaine de pays, 43 % montraient la présence d’au moins un médicament dont la concentration était considérée comme préoccupante pour les écosystèmes.

Les médicaments les plus fréquemment trouvés étaient la carbamazépine (un médicament utilisé pour traiter l’épilepsie), la metformine (un médicament contre le diabète de type 2) et la caféine.

De lourdes conséquences pour les écosystèmes

Dans un article publié le 5 juin dans Nature Sustainability, une équipe internationale de chercheurs tire la sonnette d’alarme.

« Quand on pense à la pollution de l’eau, on visualise les marées noires, les sacs plastiques dans l’océan… Mais la pollution chimique, on ne la voit pas », illustre Michael Bertram, l’un des auteurs, qui est également professeur à l’Université suédoise des sciences agricoles.

De nombreuses études ont rapporté que des poissons mâles, en aval de sites où des eaux usées sont rejetées par les municipalités, avaient subi une féminisation de leurs organes reproducteurs due à la présence d’estrogènes dans celles-ci. Une autre a montré que des poissons exposés à des antidépresseurs perdaient leurs réflexes de fuir ou de faire le mort face à un prédateur.

Cela peut induire une chute draconienne de certaines populations et, par effet domino, les écosystèmes se retrouvent fortement perturbés.

De la fiole à la rivière

Une première solution qui pourrait être envisagée serait d’améliorer le traitement des eaux usées. Car lorsqu’on avale un médicament, une grande partie n’est pas assimilée par le corps et se retrouve directement dans les toilettes.

Or, bien souvent, les stations d’épuration d’eau ne sont pas équipées pour filtrer ces médicaments. « Généralement, on ne retire que les solides avant que les eaux usées ne soient rejetées dans les cours d’eau », explique Michael Bertram. Et encore, selon un rapport de l’UNESCO de 2017, 80 % des eaux usées dans le monde sont relâchées sans même avoir été traitées au préalable.

Le Parlement européen a d’ailleurs adopté début avril un texte imposant aux industries pharmaceutique et cosmétique de couvrir 80 % des coûts de modernisation des stations d’épuration pour éliminer les micropolluants des eaux usées, selon un principe de « pollueur-payeur ».

Vers une chimie plus « verte » ?

Pour Michael Bertram, au-delà du traitement des eaux usées, l’industrie pharmaceutique devrait prendre le problème à sa source et se tourner vers des solutions plus durables. En effet, les médicaments actuellement offerts en pharmacie peuvent souvent avoir des effets sur les écosystèmes, et ce, même à de très faibles doses.

On pourrait envisager des molécules plus « vertes », qui se dégraderaient rapidement une fois dans l’environnement, minimisant ainsi leur impact. Ces options de rechange pourraient être proposées en pharmacie, de la même façon qu’il existe aujourd’hui en grande surface des aliments « sans OGM » ou « sans pesticide », par exemple.

Un problème plus large que l’industrie pharmaceutique

Pour Valérie Langlois, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), ce problème n’est pas nouveau, mais il va en s’aggravant.

L’idée de la chimie verte est bonne, selon elle, mais nécessite du temps. « Il ne faut pas juste aller dans des solutions de design moléculaire ou de traitement des eaux », affirme-t-elle. Elle indique que l’on pourrait par exemple chercher des solutions pour diminuer l’anxiété et, ainsi, limiter le nombre d’ordonnances.

Le problème est même plus large que l’industrie pharmaceutique : on trouve entre autres des microplastiques, des PFAS et des pesticides dans les rivières. « C’est une boîte de Pandore », soupire-t-elle. « Il faudrait vraiment s’attaquer à tous les fronts à la fois. »