Après El Niño, voici La Niña, qui devrait arriver d’ici la fin de l’été, prédit l’Organisation météorologique mondiale. Ce phénomène météo reconnu pour apporter des températures plus fraîches n’empêche pas cependant la planète de se réchauffer à grande vitesse depuis plusieurs années. Explications.

À part la chanson El Niño de Plume Latraverse, je n’y connais pas grand-chose en matière de phénomènes météorologiques…

Les deux phénomènes font partie d’un cycle appelé ENSO, pour El Niño – Southern Oscillation (El Niño – Oscillation australe, en français). Une manifestation qui se produit dans l’océan Pacifique équatorial. En gros, on parle d’El Niño quand les eaux de surface se réchauffent et de La Niña quand les eaux se refroidissent sous la moyenne. Dans les deux cas, un changement dans les alizés, des vents des régions tropicales, affecte également la circulation de l’eau, occasionnant par le fait même une série d’effets secondaires partout sur la planète.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Et pourquoi en parle-t-on en ce moment ?

L’Organisation météorologique mondiale a annoncé lundi qu’il y avait 60 % de chances que La Niña apparaisse entre les mois de juillet et septembre, une proportion qui passe à 70 % pour la période comprise entre août et novembre. À première vue, cela pourrait sembler une bonne nouvelle pour le climat planétaire, puisque La Niña est généralement associée à des températures plus fraîches. Mais il ne faut pas se réjouir trop vite, prévient Philippe Gachon, professeur d’hydroclimatologie à l’UQAM.

PHOTO D. BAAR, FOURNIE PAR PHILIPPE GACHON

Le professeur d’hydroclimatologie à l’UQAM Philippe Gachon

Pourquoi ?

« Nous sommes en train d’entrer en phase neutre après un épisode El Niño qui a amplifié le réchauffement planétaire. On le voit bien avec l’année record observée en 2023, l’année la plus chaude observée depuis 1850 », explique Philippe Gachon. S’il y a moins de risques de battre des records de température avec l’arrivée de La Niña, on ne peut en dire autant au sujet des tempêtes tropicales, précise-t-il. « Avec le refroidissement associé à La Niña, les conditions sont là, surtout avec le réchauffement des eaux dans l’océan Atlantique. » La National Oceanic and Atmospheric Administration, aux États-Unis, prévoit d’ailleurs une saison des ouragans « extraordinaire » en 2024, avec la venue possible de quatre à sept ouragans de catégorie 3 ou plus, sur une échelle de cinq. Mais selon M. Gachon, le vrai problème est ailleurs…

Ah bon… Une saison des ouragans « extraordinaire », ce n’est pas suffisamment important ?

« Le Pacifique, c’est une chose. Mais le problème en ce moment, c’est l’Atlantique qui se réchauffe avec une intensité, une rapidité qu’on n’avait jamais vues ces dernières années », souligne le chercheur, ajoutant qu’on y observe des anomalies de température jusqu’à 2000 mètres de profondeur. « Ce n’est pas juste l’océan de surface qui se réchauffe, mais jusqu’à des profondeurs assez importantes. Et l’Atlantique, c’est le moteur de la circulation atmosphérique dans l’hémisphère Nord, beaucoup plus que le Pacifique. »

PHOTO FOURNIE PAR LA NATIONAL OCEANIC AND ATMOSPHERIC ADMINISTRATION, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Image satellite de l’ouragan Lee (au centre) au milieu de l’océan Atlantique, en septembre 2023

De quoi devons-nous surtout nous préoccuper alors dans le nord-est de l’Amérique du Nord ?

« Le Pacifique, El Niño, La Niña, c’est important de surveiller ça, parce que ça a quand même des effets majeurs, notamment au niveau tropical. Mais les modifications des conditions océaniques dans l’Atlantique sont également préoccupantes. Parce que l’Atlantique a un rôle majeur à jouer non seulement dans les conditions qu’on retrouve ici au Québec, en Amérique du Nord, mais également en Europe et dans une bonne partie de l’Eurasie », répond Philippe Gachon. Mais le plus préoccupant demeure les émissions de gaz à effet de serre, qui réchauffent la planète depuis le début de l’ère préindustrielle.

Pourquoi le réchauffement de l’Atlantique est-il si inquiétant ?

Il y a plusieurs réponses à cette question, mais l’une des plus évidentes demeure la température de l’eau. « Ça prend beaucoup moins d’énergie pour faire évaporer de l’eau chaude que de l’eau froide. Comme l’Atlantique se réchauffe plus, ça veut dire que les quantités d’humidité qui sont transférées dans l’atmosphère sont énormes et peuvent engendrer évidemment d’importantes tempêtes, indique Philippe Gachon. On a vu des phénomènes majeurs se produire ces dernières années et c’est en grande partie l’Atlantique qui en est responsable. »

PHOTO GLYN KIRK, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Vagues causées par la tempête Ciaran percutant la jetée du phare de Newhaven, au Royaume-Uni, en novembre dernier

Est-ce que la venue de La Niña nous protégera tout de même de nouveaux records de température à l’échelle mondiale ?

La réponse courte est non, malheureusement. Il faut se rappeler que les neuf dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées, malgré l’effet de La Niña qui s’est installé entre 2020 et 2023. « Même si on va avoir un peu de répit avec la contribution du Pacifique au réchauffement global, l’Atlantique va peut-être contribuer encore plus à ce fameux réchauffement », dit M. Gachon. En théorie, les chances de voir un nouveau record mondial de température sont cependant moins grandes dans une phase La Niña.

Combien de temps avant qu’El Niño ne revienne ?

On ne le sait pas, mais historiquement, La Niña a tendance à durer un peu plus longtemps qu’El Niño, fait remarquer Philippe Gachon. « Mais ces cycles d’une durée de sept ans en moyenne sont en train d’être bouleversés [par le réchauffement planétaire], ils sont de plus en plus rapprochés. Les anomalies de température pendant un épisode El Niño sont aussi de plus en plus élevées. »