Quelques semaines avant le dépôt de son plan de réduction de gaz à effets de serre (GES), le Canada n’est pas en voie d’atteindre ses cibles climatiques, mais s’il souhaite s’y rapprocher, il doit appliquer au secteur pétrolier un plafond ferme d’émissions de GES, adapter les réseaux électriques du pays et n’avoir aucune nouvelle construction utilisant des énergies fossiles à partir de 2024.

Publié le 2 mars
Stéphane Blais La Presse Canadienne

Voilà quelques-unes des « priorités » qui figurent dans le plan de l’Institut de l’énergie Trottier (IET) de Polytechnique Montréal, présenté mercredi, afin d’aider le gouvernement canadien à atteindre ses cibles.

« On a pensé faire un plan ou une liste de suggestions, du moins, contenant des mesures qui, selon nous, devraient être très fortement considérées pour essayer d'amener le pays vers ses cibles le plus possible », explique Simon Langlois-Bertrand, chercheur à l’Institut.

Selon la Loi sur la responsabilité en matière de carboneutralité, le Canada doit déposer, d’ici la fin du mois, les détails de son plan de réduction de GES fixé pour 2030 et c’est dans ce contexte que les chercheurs de l’IET ont publié « un ensemble de propositions, secteur par secteur ».

Un échec pour 2030

Selon les chercheurs, tout indique que la cible de 2030 ne sera pas atteinte et les analyses de l’IET suggèrent que « le Canada pourra, au mieux, avec des mesures d’un niveau d’efficacité encore jamais vu, arriver à réduire ses émissions globales de 25 à 35 % au cours des huit prochaines années, alors que la cible représentait plutôt une réduction de 40 à 45 % par rapport à 2005. »

Simon Langlois-Bertrand  et son équipe sont d’avis qu’il faut maintenant se concentrer sur les secteurs où des réductions importantes d’émissions sont possibles en moins d’une décennie, «tout en amorçant des transformations dans certains secteurs où l’évolution se fait plus difficilement et donc plus lentement».

Les chercheurs ont donc identifié sept secteurs où des réductions importantes d’émissions sont possibles en moins d’une décennie.

Électricité

Afin de répondre à la demande grandissante d’énergie pour les véhicules électriques, mais aussi pour permettre à plusieurs autres secteurs de se convertir à l’électricité, les auteurs soulignent que les infrastructures doivent se transformer rapidement pour suivre la cadence. 

Mais les chercheurs soutiennent que «la plupart des services publics du pays ne prévoient pas d’adapter leur réseau ou leur production d’électricité à faibles émissions pour pouvoir atteindre les objectifs de 2030», ce qui constitue un obstacle de taille. 

« À long terme, il y aura une très forte augmentation de la demande en électricité pour toutes sortes de raisons, mais les réseaux électriques actuels ne permettent pas cette augmentation de la demande, donc ça prendra du temps à construire et planifier même», indique M. Langlois-Bertrand en ajoutant «qu’il faut rapidement faire la planification de la construction de ces infrastructures-là ».

Bâtiments

Le rapport suggère d’élaborer et d’adopter des codes du bâtiment qui sont hautement efficaces et de ne construire aucun nouveau bâtiment qui utilise des énergies fossiles à partir de 2024.

D’ici 2026, le Canada devrait adopter un «code de gestion de la demande de pointe» en énergie pour tous les immeubles au pays, selon les auteurs du rapport. Ils recommandent également l’interdiction des «options énergétiques à fortes émissions pour le chauffage des locaux, comme le gaz naturel», à compter du 1er janvier 2024, ainsi que la publication d’un calendrier pour parvenir à « l’élimination progressive de ces sources énergétiques dans les bâtiments existants à plus long terme ».

Industrie 

Les chercheurs recommandent notamment à Ottawa d’établir une feuille de route qui vise « la décarbonisation de tous les grands procédés industriels avec des horizons de réduction définis » afin d’atteindre « l’objectif de réduire de 10 % les émissions de GES en ce qui concerne la chaleur en 2026 » et de 30 % en 2030.

Le terme « chaleur » fait référence aux procédés comme la sidérurgie qui nécessite de l'équipement comme des fours à charbon. Afin d’émettre moins de GES, les fours à charbon peuvent être remplacés par des fours électriques.

Transport

Les auteurs soulignent qu’il est difficile d’effectuer une transition rapide dans ce secteur en raison du faible taux de renouvellement des véhicules lourds.

L’IET suggère toutefois de fixer « des quotas de ventes de véhicules zéro émission pour tous les types de véhicules; plafonner les émissions de GES du secteur du transport et interdire les biocarburants de première génération », c’est-à-dire des produits fabriqués à partir de cultures destinées traditionnellement à l'alimentation.

Selon les chercheurs, il faut également limiter l’expansion des réseaux de distribution de gaz naturel pour le transport commercial lourd et moyen, « afin d’éviter de se trouver dans l’obligation d’utiliser le gaz durant plusieurs autres décennies ».

Le rapport fait également ressortir l’importance d’accélérer le financement et l’installation d’infrastructures de recharge pour les véhicules électriques, en particulier « dans les lieux situés à l’extérieur des habitations résidentielles comme les lieux de travail ».

Secteur pétrolier et gazier

L’IET souligne que le secteur pétrolier est responsable d'une quantité très importante d’émissions de GES et « qu’une réduction substantielle des émissions de ce secteur constitue le moyen le plus facile et le moins cher de réduire les émissions globales ».

Un plafonnement des GES émis dans ce secteur, comme annoncé par le gouvernement libéral l’automne dernier, est incontournable, selon les auteurs du rapport qui indiquent que les entreprises pétrolières et gazières devraient dorénavant viser une production à émissions nettes nulles plutôt que seulement tenter de diminuer leurs émissions de GES.

Selon l’IET, il faut réduire de 60 % les émissions dans ce secteur d’ici 2030 pour s’approcher des cibles climatiques du gouvernement libéral.

Le rapport insiste également sur l’importance « d’apporter un soutien destiné à compenser tous les impacts négatifs de la décarbonisation sur les communautés et les travailleurs ».

Biomasse, capture et séquestration du carbone

La biomasse constitue une solution intéressante parce qu’elle offre la possibilité de produire des émissions négatives lors de procédés associées au captage et au stockage du carbone, selon le rapport de l’IET qui indique qu’il est « crucial d’accroître les connaissances sur cette ressource pour arriver à mieux la gérer ». L’IET croit qu’il est donc important de soutenir la recherche concernant la biomasse, notamment dans le domaine de l’agriculture. Toutefois, les chercheurs émettent une mise en garde: « déployer des solutions technologiques qu’il faudra remplacer dans 15 ou 20 ans n’aurait pas de sens, comme installer des dispositifs de capture et séquestration du carbone dans des secteurs où ceux-ci ne sont pas indispensables ».

L’IET affirme être « en bonne position pour offrir des pistes d’actions efficaces et significatives », notamment parce que l’Institut possède « des données probantes, issues d’un exercice de modélisation d’une profondeur incomparable au pays ».

Les mesures que l’Institut propose sont complémentaires aux principales mesures prises par le gouvernement, c’est-à-dire la tarification du carbone, le financement d’améliorations de l’efficacité énergétique dans les bâtiments résidentiels, l’élimination progressive du charbon dans la production d’électricité d’ici 2030, les cibles obligatoires sur les véhicules zéro émission vendus et la décarbonation de la production électrique d’ici 2035.