Le nombre de puits de pétrole et de gaz « orphelins » a connu une hausse vertigineuse au Canada depuis 10 ans, obligeant du même coup les différents gouvernements à assumer une part de plus en plus importante des dépenses de nettoyage et de fermeture.

Publié le 25 janvier
Éric-Pierre Champagne
Éric-Pierre Champagne La Presse

Dans un rapport percutant dévoilé mardi, le Directeur parlementaire du budget (DPB), Yves Giroux, s’inquiète de l’augmentation du nombre de puits « orphelins » au Canada, particulièrement en Alberta et en Saskatchewan. Une situation inquiétante qui pose un risque pour l’équilibre des finances publiques des provinces et du gouvernement fédéral, estime le DPB.

D’après le rapport d’une trentaine de pages, les montants perçus auprès des entreprises en guise de « dépôt de garantie » en vue d’une éventuelle fermeture d’un site ne suffisent plus pour couvrir les frais de nettoyage et de remise en état.

En Alberta, le nombre de puits « orphelins » est passé de 700 en 2010 à 8600 en 2020. En Saskatchewan, leur nombre était estimé à 300 en 2015. On en comptait 1500 en 2020. Un puits devient orphelin « lorsqu’il n’y a pas d’exploitant connu et financièrement viable qui soit capable de s’acquitter des responsabilités environnementales associées à la fermeture » de celui-ci, précise le rapport d’une trentaine de pages.

Ces nouvelles données ne surprennent pas Mary Kang, professeure adjointe au département de génie de l’Université McGill. « Il y a des données similaires aux États-Unis, où les exigences sont aussi moins strictes qu’au Canada [en matière de dépôt de garantie]. »

Selon le DPB, le coût de nettoyage de ces sites est actuellement estimé à 361 millions de dollars et l’industrie n’a versé que 237 millions en dépôt de garantie. Selon les prévisions, ces coûts pourraient grimper à 1,1 milliard d’ici 2025. Or, ces prévisions ne tiennent pas compte entre autres des sables bitumineux ni les 7400 puits abandonnés qui n’ont pas encore le statut de puits « orphelin ».

Malgré une subvention de 1,7 milliard de dollars versée par le fédéral aux gouvernements l’Alberta, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique en 2020, le DPB estime « qu’il faudra probablement faire appel à des sources de financement industrielles, provinciales et fédérales pour couvrir les coûts de nettoyage » de plus en plus élevés.

Déjà, la moitié de cette somme a été versée à 10 entreprises en bonne santé financière, et non à des entreprises en difficultés, signale le DPB.

« Encore aux contribuables de payer »

« L’ampleur des conséquences économiques et environnementales de l’abandon de puits de pétrole et de gaz par les grandes compagnies pétrolières est choquante, a réagi par voie de communiqué Charlie Angus, porte-parole du NPD en matière de ressources naturelles. Encore une fois, on demande aux contribuables de payer pour les dégâts causés par une industrie très rentable. »

Selon l’Alberta Liabilities Disclosure Project, un groupe dont les recherches sont citées par le directeur parlementaire du budget, celui-ci sous-estime les coûts réels de nettoyage d’ici 2025. Le DPB lui-même indique que ses estimations ne tiennent pas compte des coûts de décontamination. « L’exclusion de l’assainissement mène à une sous-estimation du coût total du nettoyage de puits », indique le rapport.

Selon Mary Kang, il peut y avoir des variations très importantes dans les coûts de nettoyage et de fermeture d’un site à l’autre. « Ce n’est pas facile de prédire les coûts de nettoyage qu’il faut anticiper. »

On compte au pays 600 000 puits de pétrole et de gaz, dont 91 % se trouvent en Alberta et en Saskatchewan. Selon le DPB, seulement 35 % des puits sont actifs en Alberta et 39 % en Saskatchewan, « les taux les plus faibles jamais enregistrés ». Les calculs du DPB ne tiennent pas compte également des 225 000 puits inactifs en Alberta et en Saskatchewan.

Selon Regan Boychuck, porte-parole de l’Alberta Liabilities Disclosure Project, le rapport ignore aussi 8000 puits appartenant à des centaines d’entreprises virtuellement en faillite.

La hausse du nombre de puits « orphelins » s’est accélérée au cours des cinq dernières années. D’après le DPB, celle-ci est « probablement » attribuable à la baisse des prix du pétrole depuis 2014 et le ralentissement de l’industrie.

« Il faut malheureusement s’attendre à ce que ça coûte de plus en plus cher aux différents gouvernements », affirme Mary Kang.

Rappelons que ces puits « orphelins » posent des risques pour l’environnement. « Un puits non colmaté peut entraîner de la contamination et causer des fuites et il est essentiel que ces puits soient correctement colmatés pour protéger les eaux souterraines et de surface », rappelle le directeur parlementaire du budget. Ces puits peuvent aussi laisser fuir du méthane, un puissant gaz à effet de serre qui contribue au réchauffement climatique.

35 %

Au cours des cinq dernières années, le nombre de puits orphelins en Alberta et en Saskatchewan a augmenté à un taux de 35 % par année en moyenne.

171 milliards

Les réserves de pétrole brut au Canada totalisent 171 milliards de barils. Or, en 2019, le pétrole « classique » représentait 37 % de la production canadienne et les coûts associés aux sables bitumineux n’ont pas été estimés par le directeur parlementaire du budget.

Source : Rapport du DPB, Coût estimatif du nettoyage des puits de pétrole et de gaz orphelins au Canada.