« Écofrais » sur des produits à usage unique, interdiction de certaines matières : le recyclage ne suffit plus pour réduire nos déchets, conclut le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) dans son rapport sur les « résidus ultimes ».

Mis à jour le 25 janvier
Jean-Thomas Léveillé
Jean-Thomas Léveillé La Presse

Le Québec doit cesser de miser principalement sur le recyclage s’il veut parvenir à réduire la quantité de déchets qu’il génère, conclut le BAPE.

Imposer des « écofrais » sur des produits à usage unique, interdire la mise en marché de certaines matières et mieux informer les citoyens sur la recyclabilité des produits de consommation sont différentes pistes mises de l’avant par l’organisme dans son rapport sur l’état des lieux et la gestion des résidus ultimes, rendu public mardi.

« La hiérarchie [du principe guidant la gestion des matières résiduelles dite des 3RV-E], qui priorise la réduction à la source, ensuite le réemploi, le recyclage, la valorisation et enfin l’élimination, doit enfin être appliquée correctement », écrivent les commissaires Joseph Zayed et Pierre Renaud.

« Force est cependant de constater que le recyclage a été la pièce maîtresse des efforts menés jusqu’à maintenant comparativement aux deux premiers R, soit la réduction et le réemploi », ajoutent-ils, soulignant que le Québec a raté la plupart de ses objectifs de réduction des déchets jusqu’à maintenant.

Le BAPE recommande aussi de revoir la mission de la Société québécoise de récupération et de recyclage (Recyc-Québec), afin qu’elle place la réduction, le réemploi et l’économie circulaire « au cœur de ses objectifs ».

On a un problème d’enfouissement parce que les efforts nécessaires n’ont pas été mis en amont.

Joseph Zayed, président de la commission d’enquête du BAPE

Dépotoirs bientôt pleins

L’écofiscalité doit aussi être au cœur des « leviers d’action » pour réduire la quantité de matières qui finissent à l’enfouissement ou à l’incinération, plaide le BAPE.

La redevance à l’élimination, qui est perçue pour chaque tonne de matière éliminée, en est une, mais elle apparaît « nettement insuffisante pour être dissuasive », estiment les commissaires.

Au rythme actuel, 9 des 38 lieux d’enfouissement technique du Québec auront atteint leur capacité maximale d’ici 2030, et 13 autres l’atteindront dans la décennie 2030, prévient le BAPE.

La quantité de matières résiduelles éliminées par habitant atteignait au Québec 724 kg en 2019, soit 38 % de plus que l’objectif de 525 kg fixé pour 2023, dont l’atteinte apparaît « improbable », selon le BAPE.

« Il apparaît donc évident que de nouveaux lieux d’élimination ou des agrandissements de lieux existants devront être autorisés au Québec au cours des 20 prochaines années » si rien n’est fait, peut-on lire dans le rapport.

Régler le problème à la source

Le BAPE devait initialement s’attarder aux enjeux entourant l’élimination des déchets, mais il est allé au-delà de ce mandat en s’intéressant au problème en amont, estiment les groupes environnementaux consultés par La Presse, qui accueillent favorablement le rapport.

« La gestion des matières résiduelles ne se résoudra pas à coups de technologies », a d’ailleurs lancé le président de la commission d’enquête, Joseph Zayed, en conférence de presse.

« Les commissaires sont arrivés à la conclusion qu’on ne peut pas atteindre les objectifs [de réduction des déchets] sans mettre en place des solutions de réduction à la source », constate Amélie Côté, analyste en réduction à la source chez Équiterre.

Le principal message, c’est qu’il faut mettre en place des solutions systémiques au-delà des gestes individuels.

Amélie Côté, analyste chez Équiterre

Le message est « assez fort pour le gouvernement », estime Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED).

« Il faut arrêter d’avoir des politiques qui visent juste le recyclage, il faut avoir des politiques qui visent la réduction », dit-il, ajoutant que ce « nouveau paradigme » devra s’accompagner de financement pour être un succès.

Si on veut un jour se sortir de notre surproduction de déchets, [la solution] n’est pas de les gérer une fois qu’ils sont produits, mais d’éviter de les produire en amont.

Karel Ménard, directeur général du FCQGED

Solutions connues depuis longtemps

L’approche proposée par le BAPE n’a rien de révolutionnaire, « c’est ce que les experts et les groupes environnementaux disent depuis des années », rappelle Karel Ménard.

Le BAPE lui-même ne manque pas de rappeler dans son rapport qu’il recommandait une meilleure valorisation des déchets lors d’une précédente commission d’enquête sur la question… en 1997.

À l’époque, ce rapport « avait marqué un tournant majeur dans la gestion des matières résiduelles », rappelle Amélie Côté, qui en espère autant cette fois-ci.

Les pistes de solution mises de l’avant dans le rapport sont les bonnes, croit aussi Mathieu Laneuville, président-directeur général de Réseau Environnement, regroupement d’experts du domaine.

« Les principes sont excellents, mais on souhaiterait des mesures concrètes », dit-il, appelant le gouvernement à faire preuve d’« audace ».

Ils ont dit

Les conclusions du rapport du BAPE « seront prises au sérieux [et] guideront la suite de nos actions », a promis dans un communiqué le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette. Reconnaissant « qu’il reste beaucoup de travail à faire », le ministre Charette affirme travailler déjà en ce sens, évoquant la modernisation de la collecte sélective, l’élargissement de la consigne et l’assujettissement au principe de la responsabilité élargie des producteurs de plusieurs produits, comme les gros électroménagers et les batteries rechargeables de véhicules électriques. L’opposition lui a reproché ses contradictions.

En matière d’environnement, la CAQ fait tout dans le désordre ; le ministre annonce trois agrandissements de dépotoirs avant même de prendre connaissance du rapport et des recommandations du BAPE.

Isabelle Melançon, porte-parole du Parti libéral du Québec en matière d’environnement

Le ministre devrait mettre les bouchées doubles pour atteindre ses objectifs de compostage et de recyclage en collaborant davantage avec les municipalités plutôt qu’en leur passant sur le corps pour leur imposer des sites d’enfouissement, comme il l’a fait à Drummondville l’an dernier.

Émilise Lessard-Therrien, porte-parole de Québec solidaire en matière d’environnement

Il s’agit d’un rapport non complaisant sur la gestion des matières résiduelles. Il faut agir en amont notamment en ayant une politique forte pour se servir de l’écofiscalité et aussi contrer l’obsolescence programmée. Ce rapport ne doit pas être tabletté, le Parti québécois va veiller à l’application de ses recommandations.

Sylvain Gaudreault, porte-parole du Parti québécois en matière d’environnement

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Nombre de pages du rapport du BAPE