(Corcoran) « Vous avez trop d’agriculteurs qui pompent tout autour », peste Raul Atilano. Habitant de Corcoran, l’autoproclamée « capitale agricole de la Californie », l’octogénaire assiste incrédule à un phénomène des plus étranges : petit à petit, sa ville s’enfonce.

Camille CAMDESSUS Agence France-Presse

Un ballet de camions transportant balles de coton, tomates et luzerne en dehors de cette commune de 20 000 habitants rappelle à quel point son destin est intimement lié à celui de l’agriculture intensive.

Pour irriguer ses immenses champs destinés à nourrir l’Amérique, les exploitations se sont mises au siècle dernier à pomper l’eau sous terre. Tellement, que le sol a commencé à s’enfoncer : un peu comme si une série de pailles sirotaient toute l’eau des nappes phréatiques, explique à l’AFP l’hydrologue Anne Senter.

Étrangement, les traces de l’enlisement de Corcoran sont quasiment invisibles à l’œil nu. Pas de fissures sur ses immeubles typiques des petites villes américaines ou de grosses crevasses : pour mesurer cet affaissement, les autorités californiennes ont fait appel à la NASA, qui a analysé la zone par satellite.

Pourtant, Corcoran s’est déjà enfoncée de « l’équivalent d’une maison à deux étages » en 100 ans, alerte auprès de l’AFP Jeanine Jones de l’agence californienne de gestion de l’eau.

Ce phénomène « menace les infrastructures : les puits, les aqueducs, les digues », met-elle en garde.

Le seul signe reconnaissable de ce dangereux enfoncement c’est justement cette digue aux portes de la ville, à côté de laquelle volent quelques fibres de coton. En 2017, les autorités ont entrepris de gros travaux pour la rehausser par crainte que la ville qui se retrouve dans une cuve ne soit inondée… quand l’eau de pluie finira par arriver.

PHOTO ROBYN BECK, AFP

Raul Gomez, 77ans, et Greg Ojeda, 74 ans, sur la digue Cross Creek, reconstruite en 2017 après s'être enfoncée de près de deux mètres depuis 1983.

Cette année, c’est plutôt une sécheresse alarmante, amplifiée par le réchauffement climatique, qui sévit. Elle a transformé le verger de l’Amérique en un champ de poussière brunâtre, forçant les autorités de l’État à fermer le robinet au monde agricole.

Et voilà Corcoran happée dans un cercle vicieux : sans livraisons d’eau, les agriculteurs pompent encore plus sous terre, et la ville continue de sombrer.

Rares sont les habitants à s’élever contre ce phénomène. Et pour cause, la plupart sont employés par les mêmes grosses exploitations qui aspirent l’eau.

« Ils ont peur de perdre leur emploi s’ils commencent à les critiquer », assure Raul Atilano, qui a travaillé plusieurs années pour un des empires américains du coton, J. G. Boswell, dont les sacs remplis de balles de coton trônent par milliers au milieu de la ville.

« Moi ça m’est égal », sourit-il. « Je suis à la retraite depuis 22 ans. »

A mesure que ces exploitations se sont industrialisées, et ont fait de moins en moins à appel à la main-d’œuvre du coin, les habitants de Corcoran se sont eux aussi un peu enfoncés, dans le marasme. Un tiers de sa population, à majorité hispanique, vit désormais dans la pauvreté. Les trois cinémas qui animaient autrefois le bourg ont baissé le rideau.

« Beaucoup de gens quittent la ville », souffle Raul Gomez, un autre habitant de 77 ans.

En cet après-midi d’été, sous une chaleur suffocante, certains d’entre eux sont arrêtés devant une énorme fresque. Au cœur de la ville, elle dépeint un lac de montagne aux sommets enneigés. Comme un vœu pieux.