(Puerto Triunfo) Caché dans les collines, le luxueux palais de Pablo Escobar abritait des kangourous, des girafes, des éléphants et d’autres animaux exotiques — un jardin zoologique privé d’animaux importés illégalement pour la fierté de celui qui régnait jadis sur le trafic de la cocaïne en Colombie.

Regina Garcia Cano et Fernando Vergara La Presse Canadienne

Escobar et son cartel de Medellín sont disparus depuis longtemps, mais certains des résidants les plus célèbres du jardin zoologique s’épanouissent dans la campagne tropicale et les marais autour du palais transformé en parc d’attractions — les hippopotames.

Comme l’homme qui les a amenés ici après les avoir obtenus d’un jardin zoologique américain, ils sont une source inépuisable de controverse.

Les tentatives gouvernementales pour contrôler la population n’ont rien donné. Le nombre d’hippopotames est passé de 35 il y a huit ans à 75 ou 80 aujourd’hui.

Des scientifiques préviennent maintenant que les bêtes représentent une menace importante pour la biodiversité du secteur et qu’on pourrait bientôt assister à des interactions catastrophiques avec les humains. On pourrait compter 1500 hippopotames d’ici 2035 si rien n’est fait, disent-ils.

Certains animaux doivent être tués, selon eux.

« Je crois que c’est un des plus grands défis d’espèce envahissante du monde », a dit Nataly Castelblanco-Martínez, une écologiste de l’Université de Quintana Roo qui a récemment signé un rapport sur la question.

La proposition de tuer certains membres du troupeau suscite déjà des critiques et d’autres sont à venir. Un tollé a éclaté l’an dernier quand un chasseur a abattu l'un des trois hippopotames qui s’étaient échappés du domaine d’Escobar.

Les humains qui habitent cette région rurale ont adopté les hippopotames, en partie en raison des dollars touristiques qu’ils attirent. Cet attachement intrigue des étrangers, puisque les hippopotames tuent plus d’humains chaque année en Afrique que n’importe quel autre animal. Ici, les écoliers sont habitués aux pancartes qui mettent en garde contre la présence d’hippopotames dangereux.

Des experts disent que la tentative du gouvernement de contrôler la population en stérilisant certains animaux ne suffit pas.

« Tout le monde se demande pourquoi ça arrive. Imaginez une ville de 50 habitants et vous faites une vasectomie à un homme, puis à un autre homme deux ans plus tard, évidemment ça ne va pas contrôler la reproduction de toute la population », a illustré Mme Castelblanco-Martínez.

Les scientifiques ont commencé à calculer la croissance de la population d’hippopotames l’an dernier, après qu’un fermier eut été pourchassé et gravement blessé.

Une autre étude, publiée celle-là par des chercheurs de l’Université de la Californie à San Diego, a constaté que les hippopotames changent la qualité de l’eau dans laquelle ils passent la plupart de leur temps et dans laquelle ils défèquent.

Alors que leur population continue à augmenter, on craint qu’ils ne finissent par déplacer des animaux indigènes, comme le lamantin antillais, a dit Mme Castelblanco-Martinez.

Escobar s’est procuré trois femelles et un mâle dans les années 1980. Après sa mort lors d’une fusillade avec la police, la plupart de ses animaux exotiques sont morts ou ont été relocalisés. Les hippopotames ont toutefois été abandonnés sur place, en raison des coûts et de la logistique associés au déplacement d’une bête de trois tonnes et de la violence qui régnait dans la région à ce moment.

Les hippopotames se multiplient dans la région fertile entre Medellín et la capitale colombienne, Bogotá. Ils habitent le secteur du Rio Magdalena - le Mississippi de la Colombie - passant la plupart de leurs journées dans l’eau et sortant la nuit pour brouter. Contrairement à leur Afrique natale, ils n’ont pas de prédateurs naturels en Colombie.

« Nous avons réalisé il y a environ dix ans que nous avions une population énorme d’hippopotames, a dit David Echeverri-Lopez, un scientifique de l’agence environnementale régionale qui supervise les hippopotames. Nous avons commencé à réaliser l’ampleur du problème. »

Si M. Echeverri admet que la meilleure solution serait de tuer certaines bêtes, il prévient que le charisme des animaux et les règles gouvernementales ne le permettront peut-être jamais.

Après la colère publique suscitée par l’abattage d’un hippopotame il y a dix ans, quand des soldats ont posé avec la bête morte comme s’il s’agissait d’un trophée, le gouvernement a interdit leur chasse.

Il a décidé d’essayer la stérilisation, un processus coûteux et complexe. On doit tout d’abord leurrer l’animal dans un enclos de métal, où il est endormi. Des experts ont ensuite besoin de trois heures pour procéder à l’intervention.

« La communauté nous surveille pour s’assurer que nous sommes en train de les stériliser et non pas de faire autre chose, a dit la vétérinaire Gina Serna-Trujillo, qui a procédé à certaines stérilisations. Ils les adorent. »

La docteure Serna indique que chaque intervention peut coûter 8500 $ US (10 350 dollars canadiens), une facture salée pour les autorités locales. Aucune procédure n’a eu lieu en 2020 en raison de la pandémie.

M. Echeverri dit que dix stérilisations ont eu lieu et que quatre jeunes ont été envoyés vers des jardins zoologiques colombiens. Des jardins zoologiques d’autres pays seraient aussi intéressés, mais la bureaucratie complique la chose. On envisage l’essai d’une stérilisation chimique qui a déjà fait ses preuves chez les porcs.

Mme Castelblanco comprend l’attrait des hippopotames et admet même qu’un bébé est « la plus belle chose du monde ». Mais les discussions concernant leur avenir en Colombie ne devraient pas être gérées par les sentiments, croit-elle.

« Nous avons d’autres espèces envahissantes en Colombie qui ont fait l’objet de protocoles, mais personne ne s’énerve parce que ce sont des poissons, a-t-elle dit. On ne peut même pas parler de réduire la population d’hippopotames tellement la réaction que ça suscite est énorme. On me traite de meurtrière. »