Quoi, encore une cible inatteignable de réduction de gaz à effet de serre (GES) ? À quoi bon promettre une baisse de 45 % d’ici 2030, comme l’a fait Justin Trudeau jeudi ?

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Je ne peux pas reprocher aux gens d’être cyniques. Dans le passé, se donner une cible servait surtout à gagner du temps. Le premier ministre en annonçait une en mi-mandat et présentait son plan plus tard. Avant qu’on en constate l’échec, les élections suivantes étaient déjà passées.

Mais le contraire est possible. La cible peut aussi mettre de la pression pour agir. C’est ce qui risque de se passer avec le gouvernement libéral.

Hausser la cible est donc utile.

Oublions la politique deux secondes. Prenons les rapports des climatologues comme point de départ. Ce sont eux qui préviennent que le climat ne doit pas se réchauffer idéalement de plus de 1,5 °C.

À partir de cela, les pays se donnent des objectifs. Ceux du Canada étaient insuffisants. C’est cela qui explique le nouvel engagement de M. Trudeau.

Il est vrai que si rien ne change, cette cible sera ratée. Mais je serais tout aussi inquiet que le premier ministre dise : les mesures déjà prévues atteignent nos objectifs, donc nous ne ferons rien de plus pour la prochaine décennie.

Cela manquerait d’ambition. Et cela violerait les recommandations des climatologues.

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Les pourcentages peuvent être confondants. Pour simplifier, parlons en mégatonnes (Mt).

En 2019, les émissions du Canada ont été de 730 Mt. C’est presque autant que les 739 Mt de 2005. Une inaction gênante et irresponsable.

Certaines provinces ont réduit leurs émissions de GES, comme le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique. Mais leurs efforts ont été annulés par le boom pétrolier dans les Prairies.

Stephen Harper avait promis de ramener les émissions à 511 Mt d’ici 2030. Dans son premier mandat, Justin Trudeau avait repris ce but. Si on se fie aux modélisations du ministère de l'Environnement, il était en voie de l’atteindre.

Vrai, les émissions de GES ont augmenté depuis 2015. Mais les mesures annoncées par les libéraux, comme la tarification du carbone, n’ont pas encore fait leur effet. Il se fera sentir graduellement – le prix va quintupler d’ici la prochaine décennie.

En décembre dernier, Environnement Canada a calculé que les émissions de GES seraient de 503 Mt en 2030. La cible serait donc atteinte.

Bien sûr, il n’y avait pas de quoi pavoiser. Le Canada ne contribuait pas suffisamment. Si les autres pays avaient été comme nous, la planète se dirigerait vers un réchauffement grave et irréversible.

Il aurait été irresponsable de ne pas élever la cible. Cela aurait équivalu à dire : nous ne ferons rien de plus.

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Jeudi, M. Trudeau a renforcé son objectif : 402 Mt en 2030. La même semaine, de nouveaux investissements ont été annoncés dans son budget, en transports en commun et en technologies propres.

Il mise aussi sur le président Biden pour adopter des mesures bilatérales, comme s’attaquer au méthane ou à la teneur en carbone de l’essence.

Grâce à cet « alignement continu », la nouvelle projection pour 2030 est de 468 Mt.

IMAGE TIRÉE DU BUDGET 2021 DU GOUVERNEMENT DU CANADA

Émissions canadiennes projetées de GES en 2030

La cible de 402 Mt n’est donc pas hors de portée.

Il reste 66 Mt à trouver. Ce ne sera pas facile. Mais pas impossible non plus.

Les libéraux pourraient faire quelques gestes assez simples, comme éliminer les subventions aux énergies fossiles. Il est absurde que les contribuables financent l’exportation de pétrole et l’exploration de nouveaux gisements. Cela équivaut à propager le problème et à le perpétuer.

M. Trudeau devrait interdire à moyen terme la vente de véhicules à essence et concrétiser enfin sa promesse de planter deux milliards d’arbres. Ne pas acheter d’autres oléoducs aiderait aussi…

Pour le reste, il faudra compter sur les provinces.

Le pouvoir du fédéral est limité. En vertu de la Constitution, l’Alberta et la Saskatchewan contrôlent leurs ressources naturelles, et elles veulent les exploiter à tout prix.

Au moins, le Québec sera un allié. À l’initiative du péquiste Sylvain Gaudreault, l’Assemblée nationale a adopté une motion unanime jeudi pour appuyer Ottawa dans ce travail.

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S’il y a une cible pour laquelle M. Trudeau n’est pas encore crédible, c’est la carboneutralité en 2050.

Il continue de vendre une transition énergétique sans douleur et sans perdant. Or, ce sera une révolution, et elle ne pourra pas être tranquille.

La production de pétrole devra être plafonnée puis graduellement réduite. Il n’ose pas le dire, et on comprend pourquoi. Scientifiquement, c’est une évidence. Mais politiquement, c’est suicidaire.

Reste qu’il y aurait moyen de préparer les esprits.

Le Canada reste dans le déni. Selon les prévisions de la Régie de l’énergie du Canada, la production de pétrole continuera d’augmenter pour les deux prochaines décennies. M. Trudeau pourrait malgré tout atteindre sa cible de justesse en 2030. Mais pour la carboneutralité en 2050, ce serait impossible.

> Consultez les prévisions de la Régie de l’énergie du Canada

J’en ai parlé avec Hugo Séguin, Fellow du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Comme il le résume, le « radicalisme » deviendra bientôt une nécessité.

Ce n’est pas avec les mêmes vieilles solutions qu’on réglera la crise. Tout devrait être examiné, croit-il. À commencer par un plan pour transformer l’économie des Prairies et replacer les travailleurs de l’industrie pétrolière et gazière.

Le Canada a raison d’élever la barre avec sa nouvelle cible pour 2030. Le plus dur reste toutefois à venir.

En banalisant l’ampleur des changements requis, M. Trudeau s’enlève de la pression. Il faudrait plutôt que ce soit le contraire.

L’heure est venue de préparer les esprits.