La glace qui protège les îles de la Madeleine des assauts féroces de la mer en hiver ne s’est pas formée, cette année, dans le golfe du Saint-Laurent. Un phénomène rare, qui deviendra bientôt, avec le réchauffement climatique, la nouvelle normalité de l’archipel.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

« À chaque tempête, on perd un petit morceau de territoire »

PHOTO YOANIS MENGE, COLLABORATION SPÉCIALE

Le ministère des Transports du Québec effectuait mardi des travaux d’enrochement aux abords de la route 199, dans le secteur de Pointe-aux-Loups, pour réparer les dégâts causés par une tempête survenue l’automne dernier.

Les Madelinots en savent quelque chose : c’est l’hiver que la mer est la plus mauvaise.

« Quand il n’y a pas de glace, ça fait que les vagues viennent frapper les bâtiments », raconte Marie-Claude Vigneault, propriétaire du Café de la Grave avec ses parents et son copain.

L’établissement est situé au cœur du site historique de La Grave, dans l’île du Havre Aubert, particulièrement vulnérable aux assauts de la mer.

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Le site historique de La Grave, où se trouve le Café de la Grave, est particulièrement vulnérable aux assauts de la mer.

« Souvent, la marée traverse sur la Grave, d’un côté à l’autre de la route », poursuit la jeune femme de 31 ans, qui s’inquiète pour l’avenir.

Car les hivers comme celui qui s’achève, sans que les îles de la Madeleine se retrouvent emprisonnées dans la glace et protégées des assauts de la mer, seront bientôt la norme en raison du réchauffement climatique.

« Ce qu’on nous annonce, c’est que dans le présent siècle, la grosse glace d’hiver va complètement disparaître », résume Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine.

Au niveau des changements climatiques, on est aux premières loges, on est les premiers touchés, on est un laboratoire.

Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine

Seul un petit frimas s’est formé autour des îles au début de mars, au « pic » de l’hiver, mais il a disparu aussitôt que le vent s’est levé.

La différence avec la moyenne des semaines avec le plus grand volume de glace pour les 30 dernières années est frappante, sur les cartes du ministère canadien des Pêches et des Océans.

Le couvert de glace

ILLUSTRATION FOURNIE PAR PÊCHES ET DES OCÉANS CANADA

ILLUSTRATION FOURNIE PAR PÊCHES ET DES OCÉANS CANADA

La glace, grande protectrice

La « glace côtière », qui se forme le long des berges et s’y ancre, par opposition à la « glace de mer », qui flotte et se déplace, joue un rôle important pour protéger le littoral contre les vagues, explique le professeur Pascal Bernatchez, de l’Université du Québec à Rimouski, titulaire de la Chaire de recherche en géoscience côtière.

« C’est l’hiver qu’on a la plus grande fréquence de tempêtes, les vagues ont plus d’énergie [et elles] risquent de créer plus de dommages sur la côte », explique-t-il.

C’est particulièrement vrai aux îles de la Madeleine, où le sol est très friable, et qui affichent les taux de recul du littoral « parmi les plus élevés » du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent, explique Pascal Bernatchez.

Le bouleversement du climat semble aussi attiser les tempêtes hivernales, notent les Madelinots.

PHOTO YOANIS MENGE, COLLABORATION SPÉCIALE

Marie-Claude Vigneault, propriétaire du Café de la Grave, sur l’île du Havre Aubert, avec ses parents et son copain

Je n’ai pas l’expertise des vieux de la vieille, mais ils disent que les tempêtes arrivent de plus en plus tôt en saison et sont de plus en plus violentes.

Marie-Claude Vigneault, copropriétaire du Café de la Grave, sur l’île du Havre Aubert

Serge Bourgeois dresse le même constat, ajoutant que les tempêtes sont aussi plus fréquentes. « Souvent, on n’a pas le temps de réparer [les dégâts] avant que l’autre tempête nous tombe dessus. »

Les périodes de redoux accentuent le problème, ajoute-t-il, expliquant que les cycles de gel et de dégel affaiblissent les falaises.

Territoire avalé par la mer

« On sait qu’à chaque tempête, on perd un petit morceau de territoire », lance Sony Cormier, directeur de la chambre de commerce des Îles-de-la-Madeleine, qui se dit très préoccupé.

PHOTO YOANIS MENGE, COLLABORATION SPÉCIALE

Le recul du littoral menace le centre-ville de Cap-aux-Meules, où se trouvent la majorité des services publics des Îles-de-la-Madeleine.

C’est nos infrastructures qui sont à risque, notre centre-ville est attaqué [ainsi que] nos endroits phares comme la Grave, qui est un lieu important de l’industrie touristique.

Sony Cormier, directeur de la chambre de commerce des Îles-de-la-Madeleine

L’absence de glace, cet hiver, a d’ailleurs forcé l’annulation de l’observation des blanchons sur la banquise, l’une des seules activités touristiques hivernales de l’archipel.

La chasse au phoque sera aussi perturbée. « Elle ne se fera pas autour des îles, certainement », affirme M. Cormier.

Les assauts de la mer grugent aussi les dunes, qui relient les îles de l’archipel entre elles et où passe la route, et qui sont des écosystèmes fragiles.

« Derrière les dunes, il y a des milieux humides, des lagunes, des étangs », énumère Marie-Ève Giroux, directrice générale de l’organisation de protection de l’environnement Attention FragÎle.

Ces milieux peuvent être submergés, ou au contraire se vider lorsque les tempêtes et le recul du littoral créent des brèches dans la dune, entraînant ainsi la disparition d’habitats animaliers.

« On voit une diminution de certaines espèces, comme le pluvier siffleur, qui niche sur les plages et qui est une espèce en péril », explique Marie-Ève Giroux, qui évoque aussi les menaces qui pèsent sur le grèbe esclavon et la sterne de Dougall.

Aperçu d’un futur proche

Le réchauffement du climat entraînera une diminution de 60 à 70 « jours d’englacement côtier » aux îles de la Madeleine à l’horizon de 2055, dans une trentaine d’années, prévient Pascal Bernatchez.

PHOTO YOANIS MENGE, COLLABORATION SPÉCIALE

Les hivers sans glace, comme celui que connaissent cette année les îles de la Madeleine, devraient se multiplier au cours des prochaines années. Ci-dessus, Cap-aux-Meules.

Pis encore : la diminution de la protection sera plus importante, puisque la glace ne sera pas toujours suffisamment épaisse pour protéger le littoral, comme ce fut le cas au début de mars.

Ce qu’on observe cet hiver devrait être plus fréquent dans les prochaines années.

Pascal Bernatchez, professeur de l’Université du Québec à Rimouski, titulaire de la Chaire de recherche en géoscience côtière

L’archipel étant situé à « la limite sud » de la couverture de glace, il est donc « très, très sensible au changement des températures », note le professeur Bernatchez.

La hausse du niveau de la mer s’annonce comme une des plus élevées dans l’est du Canada, ajoute-t-il ; elle oscillera entre 90 cm et 1,5 m en 2100.

Adaptation coûteuse

Devant les effets déjà dévastateurs du réchauffement climatique, les Madelinots se retroussent les manches.

Deux « chantiers de protection » sont prévus cette année, pour un total de 14 millions de dollars.

La plage du secteur historique de La Grave sera rechargée avec 3000 m3 de galets et la falaise du centre-ville de Cap-aux-Meules, où se concentrent les services publics de l’archipel et qui ne cesse de reculer, sera stabilisée.

Mais il faudra faire beaucoup plus vite pour s’adapter au dérèglement climatique.

On remarque que tout va plus vite qu’on avait prévu.

Serge Bourgeois, directeur de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine

Le responsable municipal affirme qu’après un tel hiver, certains secteurs qui étaient classés « à surveiller » vont passer dans la catégorie « prioritaire ».

La municipalité a embauché une personne à temps plein pour se pencher sur ces dossiers et préparer un plan d’adaptation aux changements climatiques.

Et si l’érosion est le problème le plus frappant, il n’est pas le seul, explique Serge Bourgeois.

« Toute l’ingénierie, les routes, les fossés de drainage, les égouts ; il y a un paquet de trucs » à adapter, dit-il, soulignant que les coûts s’annoncent élevés.

« Pour une population de 12 800 [personnes], dit-il, ça va être dur à supporter. »

« On peut s’attendre à ça de plus en plus souvent »

PHOTO JEAN-OLIVIER LE BRUN, COLLABORATION SPÉCIALE

La berge du Saint-Laurent, à Matane, était toujours dépourvue de glace, la semaine dernière. Il n’y a pas eu de glace dans l’estuaire et le golfe, cet hiver.

Le Saint-Laurent à l’eau libre en plein hiver, Peter Galbraith n’a pas vu ça souvent.

« Tu vas faire des centaines de kilomètres sans voir un morceau de glace, dans des endroits où, habituellement, ce serait mur à mur », illustre le chercheur de l’Institut Maurice-Lamontagne.

Ce centre de recherche du ministère canadien des Pêches et des Océans, situé à Mont-Joli, dans le Bas-Saint-Laurent, est l’un des principaux centres francophones de recherche en sciences de la mer du monde.

Le volume de glace dans le golfe du Saint-Laurent a atteint un maximum de 11,4 km3, cet hiver ; aussi bien dire pratiquement rien.

À l’exception de 2010, jamais le volume de glace n’a été si faible dans le golfe depuis qu’il est calculé, en 1969. Il était alors de 17,5 km3.

Le golfe va ressembler à ça, en mode changements climatiques ; on peut s’attendre à ça de plus en plus souvent.

Peter Galbraith, chercheur de l’Institut Maurice-Lamontagne

Avec les hivers 2011 et 2016, durant lesquels très peu de glace s’était formée dans le golfe, cela fait donc quatre hivers avec des volumes de glace anormalement bas au cours des 12 dernières années.

Tendance lourde

L’absence de glace est à l’origine d’importants dégâts dans le secteur de Rivière-Saint-Jean, sur la Côte-Nord, a observé le professeur Pascal Bernatchez, de l’Université du Québec à Rimouski, titulaire de la Chaire de recherche en géoscience côtière.

Le recul du littoral y a été de plus de 3 m uniquement entre la fin de novembre et la fin de février ; c’est légèrement plus que le recul total annuel de ce secteur parmi les plus vulnérables de l’est du pays, avec les îles de la Madeleine.

Ça fait 20 ans que je fais un suivi de la glace sur le littoral et c’est le premier hiver où il n’y aura pas eu de glace sur les plages. Ça, je n’avais jamais vu ça.

Pascal Bernatchez, professeur de l’Université du Québec à Rimouski, titulaire de la Chaire de recherche en géoscience côtière

Puisque les vents dominants proviennent du nord-ouest, en hiver, la glace de la rive nord est généralement poussée vers la rive sud, où elle s’accumule.

L’absence de glace au nord a donc contribué à l’absence de glace au sud, cette année.

« Une bonne partie de l’hiver, il y avait juste une petite bande de 100 ou 200 m [de glace] le long de la rive sud, c’était vraiment de l’eau libre, et ça, c’est vraiment exceptionnel », explique Pascal Bernatchez.

Il y a une tendance lourde à la réduction du couvert de glace depuis la fin des années 1990.

Pascal Bernatchez

La Garde côtière peu sollicitée

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Les brise-glace de la garde côtière, comme le NGCC Martha L. Black (ci-dessus), ont effectué seulement quatre sorties pour escorter ou assister un navire dans le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent cet hiver.

Dans ce contexte, les brise-glace de la Garde côtière ont été très peu sollicités dans le golfe, mais aussi dans l’estuaire du Saint-Laurent, cet hiver.

Ils n’avaient effectué que quatre sorties pour escorter ou assister un navire, et aucune pour ouvrir des voies de navigation ou pour dégager un navire prisonnier des glaces, en date du 15 mars.

C’est une fraction infime des 80 sorties du genre de l’hiver 2019-2020 et des 152 de celui de 2018-2019.

Crainte pour le crabe des neiges

L’absence de glace n’est pas le seul problème qui inquiète les chercheurs ; le réchauffement climatique a également une incidence sur la température des eaux du golfe du Saint-Laurent.

« Les eaux sont restées largement au-dessus du point de congélation », cet hiver, souligne Peter Galbraith, qui s’inquiète pour différentes espèces, dont le crabe des neiges.

L’hiver, les eaux du golfe se refroidissent très près près du point de congélation, puis, au printemps, la surface se réchauffe et « emprisonne l’eau froide en dessous », explique-t-il, précisant que cette « couche intermédiaire froide » constitue l’habitat du crabe des neiges.

« Là, on n’a pas refroidi [l’eau], on est un bon degré Celsius plus chaud », dit-il, indiquant que la température de l’eau risque de s’approcher éventuellement du seuil de tolérance du crabe, qui est de 3 °C.