Un complexe de 16 logements alimentés en chauffage et en eau chaude par une ferme intérieure installée en sous-sol ? C’est le pari audacieux de deux coopératives de Québec, qui accueilleront leurs premiers locataires, et leurs premiers légumes, dès l’été prochain dans le quartier Saint-Sauveur.

Publié le 15 mars 2021
Ariane Krol
Ariane Krol La Presse

« Les aliments devraient pouvoir pousser juste à côté d’où on les mange, ça serait logique », expose l’un des principaux responsables du projet, Thomas Boisvert-St-Arnaud.

Sauf que dans un quartier ouvrier en cours d’embourgeoisement comme Saint-Sauveur, les prix des terrains ne favorisent pas l’agriculture urbaine, ni l’accès au logement. C’est ainsi qu’a germé l’idée de combiner une ferme intérieure et un immeuble multilogements, et de récupérer la chaleur dégagée par les lumières de photosynthèse de la ferme pour les besoins des locataires.

La construction commencera en août prochain, et les occupants pourront emménager en avril ou en mai 2022, espère M. Boisvert-St-Arnaud. La ferme, qui aura besoin d’un délai de rodage, pourrait commercialiser ses premiers légumes trois mois plus tard.

Le premier du genre au Canada

PHOTO FOURNIE PAR DORIMÈNE

La coopérative d’habitation Dorimène sera construite à l’angle des rues Saint-Benoît et Saint-Luc, dans le quartier Saint-Sauveur, à Québec.

Le bâtiment, qui s’élèvera à l’angle des rues Saint-Luc et Saint-Benoît, tout près du parc linéaire de la rivière Saint-Charles, sera le premier du genre au Canada. La chaleur dégagée par la production courante de la ferme couvrira tous les besoins d’eau chaude et la quasi-totalité des besoins de chauffage des locataires, à l’exception de quelques périodes de pointe hivernales. Le système géothermique, qui aura emmagasiné des surplus de chaleur de la ferme, viendra alors en renfort, et l’hydroélectricité fournira le reste.

Ce recyclage de chaleur n’est cependant pas la seule innovation.

« Tout le projet est parti de la réflexion que ma conjointe et moi, on ne voulait pas devenir propriétaires », raconte M. Boisvert-St-Arnaud. Le couple, qui a deux jeunes enfants, voulait éviter d’aggraver le phénomène d’embourgeoisement qui chasse les locataires du quartier.

On s’est dit : comment on se positionne pour ne pas faire partie du problème, mais pour faire partie d’une solution créatrice ?

Thomas Boisvert-St-Arnaud

La solution a émergé sous forme d’une fiducie foncière communautaire dans laquelle le couple et d’autres jeunes professionnels ont investi leurs économies afin d’acheter un terrain pour construire une coopérative d’habitation. La moitié des logements sera donc occupée par des personnes qui ont investi dans le projet, et l’autre moitié sera réservée à des locataires considérés comme vulnérables selon les critères de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL).

La coop d’habitation, baptisée Dorimène, du prénom de la cofondatrice du mouvement Desjardins, compte deux bâtiments reliés par une cour intérieure. L’un des rez-de-chaussée sera constitué d’un espace ouvert sur la communauté, comprenant une salle de réunion, une cuisine collective et un atelier.

Une preuve de concept

La production de la ferme intérieure, pilotée par la coop Le Poisson entêté, sera vendue sur place, à des épiceries du quartier ou à des restaurants. « D’une manière conservatrice, on pourrait atteindre 1500 têtes de laitue par mois », illustre M. Boisvert-St-Arnaud, qui a cofondé une première ferme coopérative il y a six ans à Bury, en Estrie — la coop de solidarité Point du Jour, spécialisée dans l’élevage sur pâturage.

La production de légumes feuilles, qui poussent rapidement et demandent peu d’espace en hauteur, est idéale pour une ferme intérieure. Mais est-ce la plus payante ? « La beauté, c’est qu’on a des subventions du ministère de l’Économie et de l’Innovation qui vont nous permettre de pousser cette réflexion au maximum, de valider un modèle d’affaires qui pourrait être répliqué à l’échelle du Québec », dit M. Boisvert-St-Arnaud.

L’ensemble du projet est ainsi conçu comme une preuve de concept, visant à démontrer la faisabilité du modèle pour que d’autres puissent s’en inspirer. Les deux coops ont ainsi obtenu du soutien et du financement de nombreuses sources, dont la Fédération canadienne des municipalités, la SCHL et la Ville de Québec. La Boîte Maraîchère, entreprise de Laval spécialisée dans la culture hydroponique, agit comme partenaire agronomique, alors que la firme Induktion Géothermie, de Québec, où travaille M. Boisvert-St-Arnaud, se charge des aspects techniques et mécaniques.

Les responsables du projet ont d’ailleurs commencé à recevoir des appels des résidants et d’entreprises qui souhaiteraient intégrer des fermes urbaines à des bâtiments pour chauffer ceux-ci.