(L’Ascension) Des citoyens surpris et inquiets des chantiers annoncés dans les forêts publiques qu’ils fréquentent, un mécanisme de consultation touffu dans lequel ils ont l’impression d’être des figurants : la façon dont Québec gère les coupes forestières sur les terres de l’État suscite beaucoup de frustrations en région. Un dossier d’Ariane Krol

Publié le 7 févr. 2021
Ariane Krol
Ariane Krol La Presse

Cause toujours, mon citoyen

En ce dimanche ensoleillé de janvier, les abords du lac Lynch ont des airs de carte postale. Entre le lac étincelant et la forêt ouatée de neige, les résidants de ce secteur de L’Ascension, dans les Laurentides, jouissent d’un calme et d’une vue exceptionnels. Mais l’avenir de ce bel écrin les inquiète.

Leurs propriétés sont adossées à des terres publiques promises à des coupes forestières. L’annonce de ce chantier, dont la municipalité a été avisée à l’automne, les a pris par surprise.

Frédéric Roy, propriétaire d’un chalet, s’était pourtant donné la peine d’aller jusqu’à Mont-Tremblant, un mardi soir d’avril 2018, pour assister à une rencontre d’information du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP).

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Frédéric Roy

Réponse obtenue : pas de coupes prévues au lac Lynch avant 2024-2025. « Et là, paf : 2020 ! », déplore M. Roy.

Plus de 20 ans après la sortie de L’erreur boréale, le documentaire-choc de Richard Desjardins et de Robert Monderie qui avait mis au jour la surexploitation de la ressource et la désolation laissée par les coupes, tout n’est pas réglé dans la forêt québécoise. Le rapport accablant de la commission Coulombe, en 2004, et la nouvelle loi qui en a découlé ont entraîné des changements, mais de nouveaux problèmes se dessinent.

La majorité de la production forestière provient de terres publiques, appartenant à l’État. Après 150 ans d’exploitation, il reste encore beaucoup de beau bois, mais il est plus dispersé, explique le professeur Luc Bouthillier, du département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval. « Surtout quand on est à proximité de Montréal, ce ne sont pas des blocs homogènes. Les terres publiques, ce sont de petits morceaux éparpillés à travers un paquet de terres privées. »

Et pour récolter ce qui est disponible, « on ramasse les bandes sur le bord des chemins forestiers, on approche les petits lacs, les places qu’on avait protégées », dit Henri Jacob, président de l’organisme Action Boréale.

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Pour récolter le bois qui est encore disponible, les forestières doivent davantage se rapprocher des endroits habités et des petits lacs, comme ici au lac Lynch.

À L’Ascension, à quelque 200 kilomètres au nord de Montréal, le court délai de réponse donné à la municipalité a accentué le sentiment d’urgence des résidants.

Ruisseau absent de la carte du chantier, risques pour le lac que les riverains ensemencent à leurs frais, craintes de voir le paysage altéré comme dans d’autres chantiers des environs : la présidente de l’Association des propriétaires du lac Lynch, Céline Bellavance, et M. Roy ont passé une soixantaine d’heures à documenter leur cause. L’association a aussi déboursé près de 600 $ pour faire produire un avis par une biologiste indépendante.

« Le combat qu’on avait décidé de faire, c’était d’essayer de les éloigner du lac et de la section résidentielle », explique Mme Bellavance.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Céline Bellavance

Des employés du Ministère et d’une entreprise forestière sont venus rencontrer des élus locaux et des représentants des résidants. Ils ont reconnu la présence du ruisseau et promis que les travaux commenceraient seulement à l’automne, sans transport autour du lac les week-ends. Les résidants n’ont cependant pas réussi à les convaincre de laisser des sections de forêt intactes. Et la promesse que les coupes partielles (environ un arbre sur trois) n’auront pas d’effet visible ne les rassure pas. « On a des doutes parce qu’ils ont quand même de la grosse machinerie », glisse Mme Bellavance.

La présidente de l’association le reconnaît d’emblée : les représentants du Ministère et de l’entreprise se sont montrés courtois et à l’écoute. « Mais… On avait toujours le “mais” qui arrivait. On voit bien que c’est tout ficelé. »

Partout au Québec

« Le cas du lac Lynch, c’est quelque chose qui se produit un peu partout », témoigne Henri Jacob, d’Action boréale. L’organisme environnemental établi à Val-d’Or reçoit des appels à l’aide de toute la province. « Dans le coin de Lanaudière, des Laurentides, du Lac-Saint-Jean, des gens de la Côte-Nord : des fois, j’ai quasiment l’impression d’être rendu responsable d’un ministère », ironise M. Jacob.

Ces levées de boucliers n’étonnent pas le professeur Bouthillier.

PHOTO FOURNIE PAR LUC BOUTHILLIER

Luc Bouthillier, professeur au département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval

Ça fait quelques années que je vois venir ça. Je sens venir une autre crise !

Luc Bouthillier, professeur au département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval

C’est la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier qui encadre l’abattage et à la récolte de bois dans les forêts publiques, notamment par des garanties et des permis d’approvisionnement couvrant les deux tiers du volume attribuable. En moyenne, 1800 kilomètres carrés de forêt publique font l’objet de récoltes chaque année.

La loi impose « une prise en compte des intérêts et des préoccupations des personnes et organismes concernés ». Mais la façon dont Québec s’acquitte de cette obligation suscite de vives critiques.

Les petits encadrés annonçant les consultations dans les journaux locaux passent souvent inaperçus. Et ça ne s’arrange pas sur place.

« Les quelques rares qui se risquent à aller dans les soirées d’information se font arroser d’acronymes et de cartes électroniques », déplore M. Bouthillier.

Opacité

Marie-Ève Desmarais a tenté l’an dernier de faire modifier les coupes prévues près du lac Roger, en Abitibi-Témiscamingue, un secteur sauvage fréquenté par son groupe de chasse et de pêche. Elle a évoqué l’habitat de l’orignal déjà sous pression et la présence d’épinettes blanches de plus de 170 ans, réclamé des coupes partielles, rencontré des représentants du Ministère sur le terrain… Il faut dire que Mme Desmarais est elle-même ingénieure forestière.

La gang avec qui je suis, elle n’aurait jamais été capable de faire ce qu’on a fait si je n’avais pas été là. On dirait qu’ils font exprès pour que ça soit maintenu difficile, parce que les gens ne savent pas comment réagir, ils ne savent pas comment suivre le processus.

Marie-Ève Desmarais, ingénieure forestière

À défaut d’avoir eu gain de cause, elle a au moins la conviction d’avoir « monté le processus jusqu’au bout ».

Ce « processus » cause d’autant plus de frustrations que Québec n’est pas obligé de retenir quelque proposition que ce soit ni à l’étape des consultations, ni à celle de « l’harmonisation » qui précède les travaux sur un chantier.

Comme le résume un fonctionnaire, dans une réponse à un citoyen obtenue par La Presse, « la prise en compte des commentaires peut être entière, partielle ou nulle ».

L’affaire du mont Kaaikop

Le Ministère s’est d’ailleurs fait taper sur les doigts par la Cour supérieure dans l’affaire du mont Kaaikop, dans les Laurentides. Avis publics « sibyllins », qui ne parlent « pas directement de coupe de bois ni du mont Kaaikop », carte « illisible » : « un citoyen s’y perdrait à moins », a dénoncé la juge Claudine Roy en 2014.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le mont Kaaikop

« Le dossier Kaaikop nous a permis d’améliorer la façon dont la consultation publique est menée », a fait valoir la sous-ministre associée aux opérations régionales du MFFP, Lucie Ste-Croix, en entrevue avec La Presse. Les consultations, souligne-t-elle, sont aussi annoncées par lettres, courriels ciblés et communiqués, ainsi que sur le web et les médias sociaux.

« La population peut faire valoir son point de vue », assure Mme Ste-Croix. Mais dans quelle mesure sera-t-il pris en compte ?

La prise en compte, c’est d’entendre, c’est de comprendre les préoccupations et de voir si des suites peuvent être données. À un moment donné, il faut qu’une décision soit prise et si on dit oui à l’un, des fois on dit non à l’autre.

Lucie Ste-Croix, sous-ministre associée au MFFP

L’injonction qui a empêché la récolte de bois sur le mont Kaaikop est demeurée la seule du genre, mais les oppositions aux coupes se multiplient. On l’a vu avec les manifestations dans Lanaudière l’été dernier, dans plusieurs régions où les projets d’aires protégées n’ont pas été retenus par Québec, ainsi que dans les consultations publiques et les plaintes au Ministère. Même des entrepreneurs qui soulignent ne pas être contre les coupes forestières, comme des propriétaires de gîte et de pourvoiries, dénoncent les impacts négatifs des coupes sur leurs activités.

« C’est certain que l’occupation du territoire soulève des enjeux de cohabitation, reconnaît la sous-ministre associée. Il faut tenir compte de tous ces avis-là et tenter autant que faire se peut d’atteindre un équilibre. »

– Avec la collaboration de William Leclerc

Dur, dur pour les routes municipales

Le maire de La Conception, dans les Laurentides, trouve que le Ministère et les forestières sont plus à l’écoute qu’avant et que dans sa municipalité, les efforts d’harmonisation avant-chantier fonctionnent. Reste un problème majeur : les dommages causés par le transport forestier aux routes municipales. « Nos chemins sont étroits, ils ne sont pas construits pour des véhicules lourds comme ça, dit Maurice Plouffe. Souvent, les ponceaux vont s’écraser et on est obligé de les changer, l’asphalte est abîmé aussi. » Les chemins dits « à double vocation » donnent droit à des redevances, mais encore faut-il que Québec leur accorde cette distinction. La MRC des Laurentides, dont fait partie La Conception, ne compte aucun chemin à double vocation. Dans la MRC voisine, Antoine-Labelle, où la foresterie est encore plus présente, une seule municipalité jouit de tels chemins. Résultat, c’est la population, souvent peu nombreuse, qui paie la note. « C’est la même problématique partout », indique M. Plouffe, qui fait partie du comité Forêt de l’Union des municipalités du Québec (UMQ). La situation est dénoncée depuis des années au ministère des Forêts. Le hic, c’est que la reconnaissance des chemins à double vocation relève du ministère des Transports.

Une forêt pour tous, en principe

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

À proximité du lac Lynch, à L’Ascension, des rubans identifient les limites des coupes à venir.

Les coupes forestières ne se font « pas nécessairement plus près » des lieux de villégiature qu’avant, affirme la sous-ministre associée aux opérations du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), Lucie Ste-Croix. « Les gens ne réalisent peut-être pas que les forêts dans lesquelles ils pratiquent leurs activités peuvent avoir fait l’objet de récoltes ou d’aménagements il y a 30, 40 ou 50 ans, voire plus. ».

Mais aux yeux du Ministère, ces autres activités font-elles le poids face à l’industrie forestière ?

Le MFFP doit tenir compte « des droits qu’il a émis et du caractère économique de l’activité qu’il permet, soit la récolte de bois, avec les retombées extrêmement importantes pour plusieurs régions du Québec », reconnaît Mme Ste-Croix.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE REXFORET

Lucie Ste-Croix, sous-ministre associée aux opérations du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs

« Il n’y a pas de préséance ou de prévalence d’un droit par rapport à l’autre, assure-t-elle toutefois. On tente vraiment d’atteindre un équilibre entre les usages, intérêts, perceptions ou préoccupations des différentes personnes qui peuvent utiliser le territoire public. »

Pourquoi, alors, tant d’autres utilisateurs de la forêt publique se sentent-ils laissés pour compte ?

« Les autres ressources, les habitats fauniques, la séquestration du carbone, on fait juste commencer à comprendre ça, alors qu’avec la matière ligneuse, on a une expérience extraordinaire », avance le professeur Luc Bouthillier, du département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval.

Alors, quand il y a des décisions difficiles à prendre, on a beaucoup plus de chiffres pour montrer ce qu’on perd à laisser du bois sur pied.

Luc Bouthillier, professeur au département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval

La tâche n’est pas évidente, reconnaît Christian Messier, professeur en aménagement forestier et biodiversité à l’Université du Québec en Outaouais.

« J’ai toujours dit que le Ministère devrait être beaucoup plus proactif, ouvert, et annoncer clairement : “Nous prévoyons aller faire des coupes dans tel endroit, avez-vous des commentaires, dites-nous-les, on va essayer d’en tenir compte”, dit-il. Mais en même temps, je sais que pour plusieurs personnes, toute coupe d’arbre et de forêt est inacceptable. Donc réconcilier tout ça, c’est très, très difficile. »

Résilience des forêts

Couper des arbres pour des raisons économiques et d’emploi, oui, mais ce faisant, il faudrait aussi essayer d’améliorer la résilience des forêts, plaide-t-il. « Dans plusieurs cas, les arbres qui sont présents dans nos forêts ne sont pas les bonnes espèces ou ne sont pas bien adaptés à ce qui s’en vient en termes de maladies, d’insectes, de changements climatiques », explique celui qui est également directeur scientifique de l’Institut des sciences de la forêt tempérée.

D’où son idée d’utiliser les coupes pour favoriser les espèces mieux adaptées.

S’ils faisaient ça, peut-être que les gens accepteraient mieux la coupe, si on voyait un effet bénéfique pour la forêt et pas seulement une façon de récolter du bois et de s’en aller par la suite.

Christian Messier, professeur en aménagement forestier et biodiversité à l’Université du Québec en Outaouais

Les étudiants donnent confiance en l’avenir, note pour sa part le professeur Bouthillier.

« Plus de la moitié des jeunes viennent en foresterie pour l’environnement, témoigne-t-il. Et pas l’environnement au sens d’aires protégées, sinon ils seraient allés en biologie. Non, ils veulent mettre la main à la pâte pour qu’on utilise le territoire de façon responsable, pour qu’on ait une foresterie qui respecte des valeurs environnementales. »

Mais pour paraphraser une mise en garde souvent entendue durant la pandémie, ça risque d’aller plus mal avant d’aller mieux.

« Quand on veut corriger un écart, le premier geste à poser, c’est dénoncer l’écart haut et fort sur la place publique, rappelle M. Bouthillier. Je pense que les dénonciations vont être de plus en plus fortes dans les mois à venir, et que le Ministère ne le voit pas venir du tout. »

La forêt du Québec en chiffres

92 % Proportion de la forêt du Québec sous la responsabilité de l’État

45,1 millions d’hectares de forêt publique

60 % de la forêt publique destinée à l’aménagement forestier

22,6 millions de mètres cubes de bois récoltés annuellement

178 scieries

22 usines de pâtes et papiers

85 autres usines (placage et contreplaqué, cogénération, etc.)

59 000 emplois

6,1 milliards de dollars de retombées économiques par an (1,6 % du produit intérieur brut québécois)

Sources : ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (Chiffres-clés du Québec forestier édition 2020 et Bilan quinquennal de l’aménagement durable des forêts 2013-2018)