La création d’une aire protégée dans le secteur du lac Kénogami, au Saguenay, se bute à l’obstruction du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), dénoncent les citoyens qui travaillent sur le projet depuis une quinzaine d’années.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Ulcérés que leur projet ait été encore une fois écarté des nouvelles aires protégées annoncées par Québec le 17 décembre, ils accusent le MFFP d’avoir sciemment retenu le compte rendu de la consultation publique à laquelle ils ont massivement participé pour manifester leur opposition aux coupes forestières dans ce secteur.

« C’est de la mauvaise foi du Ministère », s’indigne Marc Grenon, de l’Association pour la protection du lac Kénogami (APLK).

Le rapport portant sur la consultation, qui s’est tenue du 10 février au 5 mars derniers, n’avait pas encore été publié lors de l’annonce du 17 décembre, contrairement à ceux des autres consultations tenues durant la même période, accessibles depuis l’été.

Il a finalement été rendu public après que La Presse eut demandé au MFFP, le 18 décembre, pourquoi il ne l’était toujours pas.

Le document est pourtant daté du 5 novembre.

« Le grand nombre de commentaires émis a demandé beaucoup de temps d’analyse et de réponse », a justifié dans un courriel à La Presse le porte-parole du Ministère, Patrick Harvey, qui a aussi invoqué « les délais administratifs de traitement de texte, la pandémie, les vacances estivales ».

Québec a donc décidé des nouvelles aires protégées en ignorant le résultat de la consultation publique, déplorent les citoyens qui s’opposent aux coupes forestières dans ce secteur.

« En retenant l’information, personne ne va dire que le ministre ne tient pas compte du résultat des consultations publiques, parce que personne n’est au courant du résultat des consultations publiques », lance André Douillard, un des citoyens qui se sont adressés aux tribunaux pour tenter d’empêcher les coupes forestières.

> (Re)lisez notre article « Des citoyens prêts à aller en cour pour empêcher les “coupes à blanc” »

Il étudie d’ailleurs « de façon très sérieuse » la possibilité de s’adresser de nouveau aux tribunaux pour forcer le MFFP à tenir compte du résultat des consultations publiques, comme le prévoit la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier.

Opposition de l’industrie forestière

L’Association pour la protection du lac Kénogami accuse le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs de ployer sous la pression de l’industrie forestière en faisant obstruction au projet d’aire protégée.

« C’est le MFFP qui empêche cette aire protégée là d’aller de l’avant », lance Marc Grenon, qui affirme que « le dossier est arrêté à l’étape 8 depuis plusieurs années ».

L’étape 8 est celle où le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) consulte les parties concernées pour déterminer les « limites acceptables » des « territoires d’intérêt » pour une aire protégée, explique un document du MELCC que La Presse a pu consulter.

Le MFFP n’a pas voulu dire quelle est sa position sur la création d’une aire protégée dans le secteur du lac Kénogami, se bornant à répondre que « la responsabilité du dossier des aires protégées revient au [MELCC] ».

L’industrie forestière, elle, ne cache pas sa position.

« On n’est pas favorables à une aire protégée là parce qu’il n’y a pas nécessairement de milieu exceptionnel à protéger », a déclaré à La Presse l’ingénieure forestière Caroline Lavoie, qui est la représentante des « bénéficiaires » de l’unité d’aménagement concernée.

Elle affirme que l’opposition des citoyens à des coupes forestières dans ce secteur constitue des « revendications de villégiateurs qui ne veulent pas être dérangés ».

« L’option de ne pas récolter [le bois], elle n’est pas là, parce que le Ministère a attribué des volumes de bois à l’industrie, il a donné des garanties d’approvisionnement », a-t-elle ajouté.

« C’est du volume [de bois] direct qui va être enlevé aux usines », affirme-t-elle.

Le ministère de l’Environnement indique de son côté que même si l’objectif de 17 % d’aires protégées est atteint, l’analyse des autres projets « se poursuivra » en prévision de l’objectif de 30 % d’aires protégées d’ici 2030, a déclaré à La Presse sa porte-parole, Caroline Cloutier.

« Simulacre » de consultation

Près d’une centaine de citoyens s’étaient déplacés le 17 février aux bureaux saguenéens du MFFP pour assister à une soirée de consultation portant sur le « plan d’aménagement forestier intégré opérationnel » (PAFIO) pour le secteur « Saguenay-Sud-et-Shipshaw », dans lequel se trouve l’éventuelle aire protégée du lac Kénogami.

Caroline Lavoie y était aussi, assise près des fonctionnaires, et a pris la parole.

« Caroline Lavoie, c’est les yeux et les oreilles de l’industrie auprès du Ministère, lance André Douillard. C’est la personne qui s’assure que le Ministère prend toujours des décisions conformes aux intérêts de l’industrie. »

« Elle a passé beaucoup, beaucoup de commentaires voulant qu’il faille absolument couper ce bois-là », raconte Martyne Levasseur, trésorière de l’APLK, qui dénonce un « simulacre de processus de consultation ».

On n’en revenait pas quand on a vu ça, c’est un manque flagrant de jugement et d’impartialité du Ministère.

Martyne Levasseur, trésorière de l’Association pour la protection du lac Kénogami

La principale intéressée ne nie pas avoir été présente, disant assister « à toutes les consultations en tant que représentante des bénéficiaires ».

Le MFFP affirme quant à lui que Mme Lavoie prenait part à la soirée de consultation « au même titre que les autres participants » et qu’elle « a pris la place disponible restante, qui se trouve avoir été près d’un représentant du Ministère », a déclaré Patrick Harvey.

Il ajoute que la soirée de consultation du 17 février « a été perturbée par un groupe d’opposants au plan d’aménagement spécial pour la récupération des bois affectés par la tordeuse des bourgeons de l’épinette, dont les travaux n’étaient pas compris dans cette consultation [puisqu’ils l’avaient été] en 2019 ».

Cette affirmation irrite André Douillard, qui accuse le MFFP de savoir « comment consulter pour que ça passe inaperçu ».

Il rappelle que les coupes dans le secteur n’avaient pas encore commencé à ce moment et qu’il s’agissait pour les citoyens d’une occasion « de dire au Ministère : “On ne veut pas que vous touchiez à ça” ».

Situation semblable dans Lanaudière

« Les forestières ont gagné sur toute la ligne », déplore également, à la lumière des nouvelles aires protégées annoncées par Québec, le regroupement Éco-corridor Kaaikop-Ouareau (ECKO), qui réunit la Coalition pour la préservation du mont Kaaikop, les Amis de la forêt Ouareau et la Fédération des associations de lacs de Chertsey. Seulement 7 % des demandes du milieu dans Lanaudière ont été retenues, qui plus est en excluant les secteurs à plus forte valeur écologique, ce qui répond « aux besoins exclusifs des forestières », s’indigne la présidente d’ECKO, Linda Otis. Le regroupement déplore également que le plus récent plan d’aménagement forestier prévoie de quadrupler les coupes forestières dans le secteur. « Pire encore, le lobby des forestières jumelé à l’inextricable dédale technocratique ont réussi à saper l’émergence d’un projet de trame verte aux portes de Montréal », qui aurait pu être concrétisé rapidement et à peu de frais pour les contribuables, ajoute Mme Otis.