Les entreprises québécoises qui fabriquent des tuyaux en plastique recyclé pour gérer les eaux pluviales peuvent vendre leurs produits en Ontario, dans les provinces maritimes et aux États-Unis, mais pas au Québec.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Le gouvernement Legault prêche le recyclage, mais quand vient le temps de lancer des appels d’offres pour la réfection ou la construction de routes, Québec continue à imposer le béton pour les conduites d’égouts pluviaux et refuse le plastique recyclé.

Les normes du ministère des Transports du Québec (MTQ) limitent l’utilisation du polyéthylène à haute densité (PEHD) aux entrées charretières, aménagées entre la voie publique et un terrain privé pour permettre le passage des véhicules.

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Suzie Loubier, vice-présidente chez Soleno

100 millions

« Ça fait plus de 10 ans qu’on fait des représentations auprès du gouvernement », affirme Suzie Loubier, vice-présidente chez Soleno, entreprise qui emploie 400 personnes et dont le modèle d’affaires repose sur l’économie circulaire. « On ne veut pas de traitement de faveur. On veut juste que le MTQ lève ses restrictions qui nous empêchent de soumissionner des projets. »

Établie à Yamachiche, à une centaine de kilomètres de Montréal, la division recyclage de Soleno achète du plastique dans les centres de tri du Québec : des contenants de détergent à lessive, de lave-glace, d’huile végétale, de shampoing ou de crème pour le visage et le corps. Tous les emballages de plastique portant le numéro 2. Chaque année, cette entreprise achète 100 millions de ces contenants provenant de la collecte sélective qu’elle réutilise pour fabriquer des tuyaux en PEHD.

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La division recyclage de Soleno achète du plastique dans les centres de tri du Québec : des contenants de détergent à lessive, de lave-glace, d’huile végétale, de shampoing ou de crème pour le visage et le corps. Elle en fait des tuyaux.

Durabilité

« On est les seuls à acheter du plastique dans les centres de tri, à transformer la vieille bouteille de plastique en flocon de plastique, le nettoyer et faire la résine pour faire un tuyau », explique Guillaume Villemure, directeur du développement et de l’approvisionnement.

Deux autres entreprises qui possèdent des usines au Québec, ADS Canada et Armtec, fabriquent aussi des conduites de drainage en PEHD pour la collecte d’eaux pluviales. Les études le démontrent : le PEHD, qu’il soit fait de matière vierge ou reconvertie, est durable et performant. En Ontario, sa durée de vie reconnue est de 75 ans. À Montréal, elle est de 90 ans. Au ministère des Affaires municipales, on estime aussi sa longévité à 90 ans. Mais au MTQ, on la fixe à 50 ans. En outre, les conduites en PEHD sont réputées moins longues à fabriquer, moins lourdes à transporter et plus faciles à installer. Elles sont utilisées dans plusieurs villes québécoises, dont Montréal, Laval, Victoriaville et Québec.

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Chaque année, Soleno achète 100 millions de contenants provenant de la collecte sélective qu’elle réutilise pour fabriquer des tuyaux en PEHD.

Restrictions

« Il n’y a pas de fermeture. Le Ministère est ouvert à regarder l’utilisation de ces tuyaux, indique Nicolas Vigneault, porte-parole du MTQ. L’analyse est sous la responsabilité du concepteur qui s’appuie sur des normes et des manuels techniques. »

Or, selon les restrictions d’utilisation édictées par le MTQ, « sous les autoroutes, indépendamment de leurs usages, tous les ponceaux doivent être en béton ». Quant aux autres types de routes, le MTQ indique que les concepteurs doivent considérer l’utilisation du béton dans toute situation jugée à risque, notamment lorsque la route constitue le lien unique pour desservir une région ou qu’elle dessert un parc industriel. Dans son cahier des charges et devis généraux, il est même mentionné qu’aucun plastique recyclé ne doit entrer dans la fabrication des tuyaux en polyéthylène, sauf pour les entrées charretières.

Baisse des prix

« En Ontario, il n’y a pas de restrictions. Au contraire, les concepteurs de travaux publics ont l’obligation de proposer plusieurs matériaux », indique Suzie Loubier, de Soleno. « S’ils ne le font pas, ils doivent justifier leur décision auprès du ministère des Transports de l’Ontario », ajoute Martin Barrette, gestionnaire de produits chez Armtec.

Une étude réalisée par BBC Research démontre que les coûts diminuent de 30 à 57 %, selon le diamètre des tuyaux, lorsque plus d’un produit peut être utilisé lors d’un appel d’offres pour des conduites de drainage. « On est convaincus que de permettre la concurrence ferait baisser les prix », dit Mme Loubier.

Étude commandée

Le ministère des Transports a commandé, au printemps 2018, une étude sur la durabilité des conduites en polyéthylène non recyclé et recyclé. Effectuée par l’Université de Sherbrooke, elle devrait être terminée d’ici un an. Actuellement, au Québec, les drains en plastique recyclé sont surtout utilisés dans les infrastructures municipales. Ils servent aussi à l’irrigation de terres agricoles et à la construction de chemins forestiers.

« On encourage le recyclage, mais il faudrait que les critères des donneurs d’ouvrage soient moins restrictifs pour permettre l’utilisation de produits recyclés, insiste Mme Loubier. Ce n’est pas la matière qui manque, ce sont les débouchés. »

Dépotoirs

« On sait qu’une partie du plastique numéro 2 est recyclée et qu’une autre partie finit dans les dépotoirs, renchérit Guillaume Villemure, directeur chez Soleno. Il est important que les citoyens comprennent que ce plastique-là va être recyclé. Il faut améliorer nos performances en matière de recyclage. »

Le gestionnaire d’Armtec Martin Barrette ne comprend pas les réserves du MTQ, d’autant plus que le PEHD répond aux normes du Bureau de normalisation du Québec. « D’un côté, le ministère de l’Environnement dit qu’on devrait recycler le plus possible et, de l’autre, le MTQ impose dans son cahier des charges que les tuyaux en polyéthylène soient uniquement faits de résine vierge », fait-il remarquer.